Madcinie d'Épinay, voyez ses Mémoires ^ année
on ne peut se passer... Duclos entra ensuite dans quelque détail sur Templol qu il fallait faire de la journée. — Qu'il sache, dit-il, bien lire, bien écrire; occupez-le sérieusement à Pétade de sa langue; il n'y a rien de plus absurde que de passer sa vie à rétudedes langues étrangères et de négliger la sienne. Il ne s'agit pas ici d'en faire un Anglais, un Romain, un Égyptien, un Grec, un Spartiate; il est né Français, c'est donc un Français qu'il faut faire, c'est-àdire un homme à peu près bon à tout... N'allez pas faire la bêtise de lui dire du mal des passions et du plaisir. Je sais tout aussi bien que vous qu'il serait à désirer qu'il n'eût que des passions modérées, mais j'aime mieux qu'il en ait de fortes qui le mènent tout à travers le monde comme un cheval échappé, que d'être comme une pierre. Que diable! s'il reçoit un coup de coude, il faut qu'il sache le rendre ; moi, je n'en souiîre point, et cela est fort essentiel. Inspirezlui le goût des plaisirs honnêtes. — Linant objecta très-bien que cette expression était bien vague et pouvait être arbitraire. Je lui dis que l'explication que j'y donnerais, et qui me convenait, était plus précise. — Par le mot honnête, lui dis-je, j'entends l'exercice de F âme sur tous les objets sensibles. )>
Quelle comédie et quels mots qui peignent d'un trait les caractères ou le temps I La brutalité affectée de Duclos, son ton hautain et tranchant, sa vanité d'homme répandu dans le monde : — Je connais le duel — Le pauvre précepteur s'inclinant de son mieux devant le philosophe accrédité et devant l'ami de madame, mêlant de la façon la plus plaisante tation de Jésus-Christ et la Heariade de Voltaire, un
pied dans la religion et un pied dans la philosophie; le latin à peine admis dans Féducation dont Duclos improvise le plan paradoxal, et surtout le grec exclu et rejeté avec colère ! — Quoi ! pas même une légère teinture de grec ! comme dit Linant, qui ne sait se défendre qu'en reculant. — Non, pas de grec du tout, car en fait de grec (et ici la vérité échappe à Duclos, ou le bon sens lui revient, pour se moquer de Linant et de madame d'Épinay sans qu'ils s'en aperçoivent), il faut tout ou rien; quiconque sait le grec et n'en est pas enthousiaste n'est qu'un plat érudit, et quiconque en est enthousiaste est ridicule dans le monde des salons : point de grec donc! Il s'agit seulement de faire du fils de madame d'Épinay un Français, c'est-à-dire un homme à peu près bon à tout. Que dites-vous de cette définition moqueuse qui a encore son à-propos? Notre temps est aussi le triomphe de Tà-peu-près. L'à-peu-près en effet a du bon ; il se prête complaisamment à toutes les prétentions et dispense d'effort et de travail : comment ne plairait-il pas! De plus, l'à-peu-près est très-varié : nous avons visé à l'à-peu-près de l'homme de lettres; nous visons aujourd'hui àl'à-peu-près du savant, et nous sommes en train d'y^ réussir; mais quels que soient les changements de costumes, le fond est toujours le même : peu de peine, et l'aptitude ou la prétention à tout. C'est ce fond-là qui fait le crédit de l'à-peu-près.
Au lieu du grec et du latin, que faut-il donc que Linant enseigne à son élève? Écoutons l'oracle : beaucoup de mœurs, beaucoup de morale ; et alors madame d'Épinay, ravie de cette grande parole,
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répète au ])récepl(3ur : Apprenez-lui à aimer ses semblables , à leur être utile et à s en foire aimer ; voilà la science indispensable! — Oui, et facile a enseigner, n'est-ce pas? Madame d'Epinay croitelle par hasard qu'il suffise au maître de dire à l'élève : a Aimez vos semblables! »' pour qu'à l'instant rélève se mette à aimer ses semblables, même quand ses semblables lui donnent, comme dit Duclos, de ces coups de coude qu'il faut savoir leur rendre? Madame d'Épinay, qui raconte si bien toute cette comédie, est elle-même sans le savoir un des personnages les plus comiques du récit par le sérieux qu'elle met à répéter les aphorismes du temps. Outre l'amour de ses semblables, Duclos et madame d'Épinay veulent que le précepteur inspire à l'enfant le goût des plaisirs honnêtes, mot vague, dit avec raison Linant; et alors madame d'Épinay explique avec le plus charmant aplomb qu'elle entend par les plaisirs honnêtes V exercice de l'âme sur tous les objets sensibles. Cette définition, qui croit être plus simple que le défini, me rappelle un des petits dialogues de Chamfort :
« La bonne a l'enfant. — Cela vous a-t-il amusée ou ennuyée?
« Le père. — Quelle étrange question! plus de simplicité! Ma petite!
(( La petite fille. — Papa !
« Le père. — Quand tu es revenue de cette maison-là, quelle était ta sensation? »
Lorsque les parents font des plans d'éducation, ils les essayent sur leurs enfants et commencent par
les retirer du collège, afin, disent-ils, de les mieux élever; ils finissent par ne pas les élever du tout. Telle fut un peu Fhistoire du fils de madame d'Épinay. 11 quitta le collège et vint avec son précepteur s'établir dans la maison paternelle. Là madame d'Épinay, dans sa préoccupation maternelle, essayait cliaque jour une méthode nouvelle. Tantôt elle voulait qu'on instruisît son fils en se promenant et en causant avec lui ; tantôt, quoiqu'il n'eût pas encore quinze ans, elle lui écrivait des lettres ingénieuses qu'il ne pouvait pas comprendre. Toutes ces inventions paraissaient à M. d'Épinay bizarres ou trop sérieuses. «Que peut apprendre un enfant, disait-il, en ne faisant presque jamais que causer avec lui? Ces promenades que vous lui faites faire pour sa santé l'ennuieront à périr, si vous les employez à
son instruction Je ne suis pas non plus d'avis
d'interrompre pendant deux ou trois ans l'étude des talents agréables : c'est le temps le plus précieux pour les acquérir, et dont il faut profiter d'autant plus soigneusement, que Fenfant y a plus de dispositions. Je veux donc qu'il emploie deux heures par jour à Vétude du violon, et deux heures à celle des jeux de société; il faut qu'il sache défendre son argent : Arrangez le reste comme vous l'entendrez ^
Madame d'Épinay, qui envoyait à Grimm ce beau plan d'éducation de M. d'Épinay pour s'en moquer, ne remarquait pas qu'au fond c'était presque le même plan que celui de Duclos; peu de latin et