Mémoires de madame d'Epinay^ année
point de grec. M. d'Épiriay, il est vrai, voulait (|ue son (ils apprît les jeux de société, comme madame d'Épinay voulait qu'il apprît la morale et même le droit naturel. La morale et le droit naturel étaient les sciences favorites du monde de madame d'Épinay, comme les jeux de société étaient la science du monde où vivait M. d'Épinay? Chacun voulait élever son fils h la mode de son monde; mais des deux côtés même frivolité, frivolité de philosophes d'un côté, frivolité de financiers de l'autre.
Nous avons, dans les Mémoires de- madame d'Épinay, les deux lettres qu'elle avait écrites à son fils. Elle voulait à ce moment faire l'éducation de son fils par lettres. « Nous nous écrirons, dit-elle à son fils, nous causerons, enfin nous chercherons de concert les moyens de vous rendre heureux. La vérité, la raison, l'amitié et la confiance nous guideront dans cette importante et agréable recherche. » Elle envoya ces deux lettres à Rousseau, qui était alors à THermitagé, pour en avoir son avis, et celui-ci répondit : a J'ai lu avec grande attention, madame, vos lettres à monsieur votre fils; elles sont bonnes, excellentes, mais elles ne valent rien pour lui. Permettez-moi de vous le dire avec la franchise que je vous dois. Malgré la douceur et Ponction dont vous croyez parer vos avis, le ton de ces lettres, en général, est trop sérieux; il annonce votre projet, et, comme vous l'avez dit vous-même, si vous voulez qu'il réussisse, il ne faut pas que l'enfant puisse s'en douter; s'il avait vingt ans, elles ne seraient peutêtre pas trop fortes, mais peut-être seraient-elles encore trop sèches. Je crois que Pidée de lui écrire
est irès-heureusement trouvée, et peut lui former le cœur et l'esprit; mais il faut deux conditions, c'est qu'il puisse vous entendre et qu'il puisse vous répondre. Il faut que ces lettres ne soient faites que pour lui, et les deux que vous m'avez envoyées seraient bonnes pour tout le monde, excepté pour lui... Gardez- vous des généralités; on ne fait rien que de commun et d'inutile en mettant des maximes
à la place des faits Si vous dites à monsieur
votre fils que vous vous appliquez à former son cœur et son esprit; que c'est en l'amusant que vous lui montrerez la vérité et ses devoirs, il va être en garde contre tout ce que vous lui direz; il croira toujours voir sortir une leçon de votre bouche ; tout, jusqu'à sa toupie , lui deviendra suspect^. )) Rousseau a bien raison d'avertir madame d'Épinay de se garder des généralités; c'était le défaut du monde philosophique, et dans ses deux lettres à son fils, madame d'Épinay avait disserté sur la politesse, sur la bienveillance, sur la flatterie, c'est-à-dire sur des qualités et des défauts du monde que les enfants ne peuvent pas comprendre. c( Prenez garde, madame, dit Rousseau en finissant sa lettre, qu'en présentant de trop bonne heure aux enfants des idées fortes et compliquées, ils soient obligés de recourir à la définition de chaque mot. Cette définition est presque toujours plus compliquée, plus vague que la pensée même; ils en font une mauvaise application, et il ne leur reste que des idées fausses dans la tête. Il en résulte un autre in-