‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 167 sur 251 · Mémoires de madame d'Épinay^ année · texte numérisé non relu

Mémoires de madame d'Épinay^ année

JEAN-JACQUES KOUSSlîAU.

coiivcnieiit, c'est qu'ils répèlent en perroquets de grands mots auxquels ils n'attachent point de sens, et qu'à virigt ans ils ne sont que de grands enfants ou de plats importants. »

Il y a déjà de VEmile dans la lettre que nous venons de lire; il y en a encore bien plus dans une conversation que raconte madame d'Épinay, et même, chose curieuse, cette conversation contient le plan de \ Emile et le principe fondamental de l'ouvrage, le tout exprimé avec une vivacité et une dureté paradoxales que Rousseau cherchait volontiers dans ses écrits, mais qu'il mettait plus volontiers encore dans ses conversations avec ses dévotes (madame d'Épinay Tétait encore à ce moment), d'une part pour faire effet et pour augmenter la superstition par Fétonnement, de l'autre parce que dans l'entretien il se piquait au jeu et s'opiniâtrait par vanité. C'était au château d'Épinay : madame d'Épinay causait avec Rousseau et avec M. de Margency sur la manière dont Linant s'y prenait avec son fils. « Nous approuvions une partie de sa méthode et nous blâmions l'autre. Tout à coup je m'avise de dire : C'est une chose bien difficile que d'élever un enfant. — Je le crois bien , madame, répondit Rousseau ; c'est que les père et mère ne sont pas faits par la nature pour élever^ ni les enfants pour être élevés. — Ce propos de sa part me pétrifia. — Comment entendez-vous cela? lui dis-je. Margency, en éclatant de rire, ajouta ce que je n'avais osé ajouter : — N'avez-vous pas, lui dit-il, un projet d'éducation dans la tête? — Il est vrai, répondit Rousseau du même sang-froid, mais il vau-

drait bien mieux qu'ils fussent dans le cas de s'en passer, et moi de ne le pas faire. Dans l'état de nature il n'y a que des besoins auxquels il faut pourvoir, et cela sous peine de mourir de faim; que des ennemis dont il faut se défendre, et cela sous peine d^en être tué... Ainsi vous voyez que l'éducation d'un homme sauvage se fait sans qu^on s en mêle; que la base de la nôtre n'est pas dans la nature : il faut qu'elle soit fondée sur des conventions de société qui sont toutes pour la plupart bizarres, contradictoires, incompatibles tantôt avec le goût, les qualités de Fenfant, tantôt avec les vues, l'intérêt, l'état du père; et que sais-je de plus? — Mais enfin, nous ne sommes pas sauvages, lui dis-je; bien ou mal, il faut élever : comment s'y prendre? — Cela est fort difficile, reprit-il. — Je le savais, lui dis-je; c'est la première chose que je vous ai dite, et me voilà tout aussi avancée qu'auparavant. — Pour faciliter votre ouvrage, reprit Rousseau, il faudrait commencer à refondre toute la société; car, sans cette condition, vous serez à tout moment dans le cas, en voulant l'avantage de votre enfant, de lui prescrire dans sa jeunesse une foule de maximes fort sages, d'après lesquelles il reculera au lieu d'avancer. Franchement, jetez les yeux sur tous ceux qui ont fait un grand chemin dans le monde, croyez-vous que ce soit en se conformant aux maximes scrupuleuses de probité qu'ils ont reçues de leurs pères?... Tenez ! c'est qu'il ne faut pas penser à tirer parti de l'éducation, toutes les fois que l'intérêt particulier ne sera pas tellement joint à l'intérêt général, qu'il soit presque impossible d'être vicieux sans être n. 8

cliîUié, et vertueux sans être récompensé, ce qui n'est malheureusement dans aucun lieu du monrle... Partout où l'éducation d'un peuple est mauvaise, celle des particuliers ne peut être bonne, et toutcî la jeunesse se passe à apprendre des choses qu'il i'aut oublier dans un âge plus avancé ^ »

Cette conversation, qui est un résumé piquant et vif du premier livre de YEmile^ nous montre comment Rousseau arrive à l'idée de l'éducation. « Tout est bien, comme il le dit au commencement de YEmile, sortant des mains de TAuLeur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme, » ou, pour parler plus simplement, la nature a toujours raison et la société a toujours tort. Il reste, il est vrai, à savoir ce que c'est que la nature, et si la nature de Thomme, par exemple, étant d'être sociable, la société humaine n'est pas conforme à la nature humaine. Rousseau ne traite pas cette question. La nature, pour lui comme pour son siècle, voulait dire quelque chose de contraire à la société, et les philosophes opposaient à l'envi la nature à la société, croyant faire une opposition là où il n'y avait qu'une conséquence. Quoi qu'il en soit, avec cette idée singulière que la nature ne se trompe jamais et que l'homme se trompe toujours, Rousseau n'hésite pas à croire que la meilleure éducation serait l'éducation naturelle, c'est-à-dire de n'être pas élevé du tout, comme il le dit dans la conversation avec madame d'Épinay. L'enfant aurait faim, il tâcherait de trouver à manger ; il aurait soif, il tâcherait dq

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