‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 17 sur 251 · INTRODUCTION. XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXI

s'appartenir et se dérobent; ils se font une solitude où ils se retrouvent : tantôt c'est la solitude enfermée, tantôt la solitude errante, celle de Rousseau. On part joyeux d'échapper aux tracas quotidiens : d'abord l'esprit, embarrassé des mille idées incohérentes que les détails de l'existence apportent, ne peut pas se remuer; mais il rejette l'une puis l'autre le long du chemin, et parvient enfin à se dégager; le mouvement de la marche le met en mouvement; il va devant lui, au hasard des impressions que lui apportent les objets : le nuage qui court, l'oiseau qui s'envole d'une branche, la fourmi qui se hâte à travailler, le lézard qui fuit sous les ronces, la fleur qu'il devine à son parfum, le murmure de l'eau, le grondement des grandes vagues, le mugissement du vent, le tourment des arbres sous son effort, le grand silence des champs/ le bruissement mystérieux qui sort de la création ; toutes ces impressions qui se succèdent, nous donnant chacune leur atteinte et nous pénétrant de la grande vie de la nature, font évanouir les images du monde que l'on quitte et son artifice; l'âme se simplifie et construit hardiment un monde où elle pourra subsister telle qu'elle est, fibre et heureuse. Oui, efie a alors des ailes; à ces courses en plein air, en plein ciel, la vie est plus légère, et ce qui naît dans ces moments de grâce a une force et un charme que le reste n'a pas.

XXII INTROBUCTION.

Le nom que s'est fait M. Saint-Marc Girardin, il l'a fait par un art contraire, Fart d'observer la réalité et de la circonscrire avec une précision parfaite. Personne n'était moins rêveur : à Paris, qu'il habitait aussi peu que possible, le travail, les affaires, le monde ; à la campagne, de bon matin il était dans sa bibliothèque, préparant ses cours, écrivant ses livres ou ses articles; il se reposait en parcourant sa propriété, le parc^ le potager, Tétable, veillant à ce que tout fut en bon état, donnant ses instructions, jamais las d'être à l'air vif sur ses friches, où il y avait toujours à créer, faisant enlever des cailloux, plantant des arbres, les défendant contre la dent des animaux, observant les essences qui réussissaient le mieux, attentif à celles qui souffraient, renouvelant celles qui étaient mortes, connaissant tous les âges, toutes les histoires, enchanté de son ouvrage. Il aimait la chose rustique, la campagne active.

Il avait proprement l'horreur du vague. Je n'oserais pas dire qu'il ne l'a jamais affectée, quand il condamnait sous ce nom de grandes abstractions qui n'en sont pas moins des choses vraies, telles que la nature, le peuple, l'humanité. Je me permettrai de lui chercher querelle là-dessus, comme de son vivant, et c'était un de nos plaisirs,

Aip^i, Mm la page où il yante la campagno au

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détriment de la naturel Comme il parle avec malveillance de la nature, de sa grandeur abstraite ! comme il la confond, par un raisonnement douteux, avec la science, l'astronomie et la physique ! Comme, au contraire, il parle avec bienveillance de la campagne, de son charme individuel, de ses gracieuses images, de la communication d'émotions touchantes et douces qui s'établit entre elle et nous ! pour faire de la nature la campagne, il lui donne des quahtés morales, tempérées, des qualités de famille. Elle est cela, mais elle est aussi autre chose, elle est l'incomparable artiste qui nous charme par sa magie. Elle parle aux sens et à l'âme; lalumière^ la couleur, le son, la forme, le mouvement, sont les mots de cette langue puissante et infiniment variée, qui exprime tous les modes de la vie : la force, la violence, la douceur, la joie, la tristesse, l'effort, la liberté, la grâce, le désordre, l'harmonie; tantôt elle admet le commerce familier dont parle M. Saint- Marc Girardin, tantôt elle est hautaine et impraticable, et ce n'est pas alors qu'elle nous fait l'impression la moins profonde.

Je me rappelle en ce moment la dernière grande excursion que j'ai faite; mais ce n'était pas la campagne, cela : c'était bien la nature, certainement. De

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