‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 170 sur 251 · Emile, livre i, p · texte numérisé non relu

Emile, livre i, p

en particulier, avaient fait dans leurs ouvrages le tableau de la société antique, tandis qu'au contraire ils en avaient pris le contre-pied. Témoins et souvent victimes de la démocratie ancienne^ les philosophes avaient en grand dédain ce gouvernement tumultueux et aveugle qui laissait peu de chance à la sagesse et à la vertu; aussi, loin de le peindre dans leurs ouvrages, ils y opposaient volontiers le plan d'un gouvernement medleur et plus parfait : telle est la République de Platon, qui est à la fois une utopie et une satire.

Dans les publicistes modernes, il n'est question que de droits, de conventions et de lois. Dans les publicistes anciens, il n'est question que des vertus nécessaires aux citoyens, et de l'éducation qui peut les former à ces vertus. Platon ne cherche point dans sa République quel est le principe fondamental des sociétés politiques, si le peuple est souverain ou n'est pas souverain, de quelle manière il doit exercer sa souveraineté et de quelle manière il peut la déléguer. Il établit qu'il y a quatre vertus fondamentales: la prudence, le courage, la tempérance, la justice; voilà les bases de son État. Ce sont ces quatre vertus qui sont le pivot de la société. Avec ces vertus, vous pourrez vous passer de lois. Platon, en effet, s'inquiète peu des lois, il ne leur attribue pas l'etEcacité que nous leur attribuons aujourd'hui. « Oserons-nous, dit-il, livre iv, porter des lois sur les contrats de vente ou d'achat, sur les conventions pour la main-d'œuvre, sur les insultes, les violences, l'ordre des procès, l'établissement des juges, la levée ou l'imposition des deniers pour Tentrée et la

sortie des marchandises soit par terre, soit par mer, en un mot sur ce qui concerne le marché, la ville ou le port, et tout le reste? — Il convient de ne rien prescrire là-dessus à d'honnêtes gens; ils trouveront eux-mêmes sans peine la plupart des règlements qu il faudra faire ^ » Ainsi, aux gens honnêtes il ne faut pas de lois, ni bonnes, ni mauvaises : ils ont la loi en eux-mêmes; quant aux malhonnêtes gens, que feraient-ils des meilleures lois du monde? Ils ne les auraient que pour les violer ou les éluder. Platon se moque volontiers des politiques qui croient que, quand un peuple souffre, il lui suffit, pour guérir, de changer de lois. « Nos politiques, dit-il, sont les gens les plus propres à nous divertir avec leurs règlements, sur lesquels ils reviennent sans cesse, dans la persuasion qu'ils trouveront la fin des abus qui se glissent dans les conventions et dans les autres choses dont nous parlions tout à Theure, sans se douter qu'ils coupent les têtes d'une hydre. » Pour être écrites il y a deux mille ans, ces paroles n'en ont pas moins d'à-propos. Ne vous inquiétez pas des lois; inquiétez -vous de ceux qui leur obéissent. Ayez de bons citoyens, tout est là, et pour avoir de bons citoyens, élevez-les bien. La République de Platon n'est pas autre chose qu'une méthode d'éducation à l'usage des guerriers ou des magistrats. Ce sont là en efl<et, selon Platon, les deux classes importantes dans l'État.

Voyons d'abord l'éducation des guerriers. Cette éducation a deux objets principaux : former le corps

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