Livre m, p
avaient droit de nous étonner; ainsi nous lisons dans le livre iv : « Qu'on y prenne garde : innover en musique, c'est tout compromettre; car, comme dit Damon, et je suis en cela de son avis, on ne saurait toucher aux règles de la musique, sans ébranler en même temps les lois fondamentales de l'État. » Le mot est singulier. Mettez la littérature au lieu de la musique; nous commençons à comprendre. En effet, changer la littérature d'un peuple, y substituer un esprit à un autre, Tesprit d'envie et de dénigrement à Tesprit de respect et de soumission, Féloge et Tapologie des passions au goût de la règle et du devoir, qui peut douter que tout cela ne puisse aider à faire une révolution? Mettre quatre cordes à la lyre au lieu de trois, cela nous semble un changement sans importance; mais ajouter un mauvais sentiment à ceux que contient déjà l'âme humaine, ou faire fermenter plus vivement l'éternel levain des péchés capitaux, toucher enfin aux règles morales de la littérature, c'est, Platon a raison, et nous ne pouvons pas en douter de nos jours, « c'est ébranler en même temps les lois fondamentales de l'État. »
Ce qui a longtemps fait croire aux peuples modernes que la littérature pouvait impunément changer d'esprit et de sentiments, c'est le genre de gouvernement qu'ont eu en général les peuples modernes, gouvernement despotique ou monarchique où le peuple n'avait point de part, et où par conséquent ses bons ou ses mauvais sentiments étaient sans effet. Comme le pouvoir public était fort, la vie privée pouvait éire irrégulière et licencieuse sans inconvé-
îiients et sans risques pour TÉiat. Le préfet de police semblait suffire à tout, et Tesprit était d'autant plus hardi dans les livres qu'il l'était moins dans les actions. Dans les sociétés antiques où le peuple gouvernait, il était important qu'il eût de bons sentiments au lieu d'en avoir de mauvais, et qu'il eût par conséquent une bonne littérature ou une bonne musique au lieu d'en avoir une mauvaise, car c'était de là que dépendait le salut de l'État. Il y a des gens qui croient que c'est une chose admirable que de se gouverner soi-même, parce qu'alors ils ne se gouvernent pas du tout et qu'ils se passent tous leurs caprices : c'est en cela que consiste pour eux la beauté du self government, 11 y en a d'autres plus avisés ou plus défiants d'eux-mêmes et surtout des autres, qui croient que ce qu'il y a de mieux, c'est d'avoir un bon préfet de police qui fait la règle et qui leur sert pour ainsi dire de conscience, si bien qu'ils font sans scrupule tout ce que la police ne défend pas, et ne s'arrêtent que devant le règlement ou devant le sergent de Tille. Ces gens-là abdiquent la volonté humaine, de peur de s'en mal servir; ils font ce quefaisaientles pénitents du nïonde en entrant au couvent. Seulement leur couvent, qui est une grande ville avec tous ses plaisirs, surveillée par la police, leur couvent est plein de licence; mais c'est cela même qui leur plait, parce qu'ils sont persuadés que^ grâce à l'ascendant de ce qu'ils appellent l'ordre, la licence des mœurs privées n'enfantera jamais l'anarchie des mœurs publiques, et que les libertins n'auront point à craindre la concurrence des factieux. Les peuples sages et vraiment dignes de la li-
hortc sont ceux qui savent qu en se gouvernant euxmômes ils doivent avoir dans leur conscience un maître plus sévère que le plus impérieux des despotes.
Nous avons vu ce qu'est la gymnastique et la musique selon Platon ; voyons comment il tait usage de la musique, ou plutôt de la littérature, dans l'éducation des guerriers. Il y a là un curieux programme d'enseignement.
Les discours qui rentrent dans la musique ou dans la littérature sont de deux sortes, les discours vrais et les discours mensongers, ou les fables. Les fables sont très-propres à l'éducation des enfants. Il faut seulement que ce soient de bonnes fables et « non pas des fables imaginées par le premier venu » Les fables destinées à l'enfance doivent être honnêtes et morales. Or, comme les fables mythologiques n ont point ce caractère, Platon proscrit sans hésiter la mythologie. Les enfants, dit Platon, ne sont pas encore en état de discerner ce qui est allégorique de ce qui ne l'est pas, ils prendraieht donc au sérieux les récits de la mythologie et s'y corrompraient. Il faut « qu'ils n'entendent que des fables propres à les porter à la vertu, n Ainsi rien de merveilleux ne doit être enseigné aux enfants; mais Platon, sur ce point, ne va pas jusqu'où va Rousseau, qui ne veut pas qu'on parle de Dieu aux enfants avant un certain âge, parce qu'ils ne sont pas en état de rien comprendre à Dieu. Platon au contraire veut que les fables, c'està-dire l'épopée, Pode et la tragédie, dont il se sert j