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dans réducation des enfants, leur parlent de Dieu. En mettant ainsi Tidée de Dieu à la tête de son programme d'éducation, Platon ne fait pas seulement une chose honnête et sage^ il montre en cela qu'il a une plus juste- intelligence de l'esprit des enfants. L'enfant a d'autant moins de peine à comprendre l'idée d'un être supérieur, qu'il se sent lui-même entouré d'êtres qui lui sont supérieurs^ et que cela ne rétonne point du tout. Dieu, quand on lui en parle, n'est peut-être pour l'enfant qu'un être plus grand et plus fort que son père et sa mère; mais qu'importe l'image qu'il se fait de cette supériorité? C'est le propre de toutes les grandes idées qui sont le fond même de l'esprit humain, de se prêter à toutes les intelligences, de se proportionner à tous les cadres, grandes dans les grands et petites dans les petits. Telle est surtout l'idée de Dieu. Elle a des degrés infinis, et pourtant elle est partout la même. Comparez l'idée de Dieu telle qu'elle est dans l'esprit de Leibnitz avec l'idée de Dieu telle qu'elle est dans l'esprit de la bonne femme qui dit son chapelet : quelle différence et pourtant au fond quelle ressemblance! Puisque Leibnitz et la bonne femme ont tous deux l'idée d'un être supérieur et tout-puissant, auquel ils témoignent leur soumission, il y a, si vous y regardez de près, plus de ressemblance dans le sentiment que de différence dans l'idée. Or, c'est le sentiment que nous avons de Dieu qui importe à la formation et à la conduite du cœur de l'homme.
A Dieu ne plaise que je dise qu'il faut enseigner la superstition aux enfants t II y a une grande différence entre la superstition et le merveilleux, et je ne
crains point le merveilleux pour les entants. Les philosophes l'interdisent au nom de la raison ; mais par quoi le reinplacent-ils? Par les bonnes fables que veut Platon? Je tremble que ces bonnes tables ne soient ennuyeuses. Je ne crois pas qu'en parlant des bonnes fables qu'il faut faire pour l'enfance, Platon ait songé à quelque chose qui ressemble aux historiettes de Berquin et de ses imitateurs. Le génie antique était à la fois trop grave et trop gracieux pour tomber dans cette moralité insipide. Qu'étaient donc les fables de Platon, et valaient-elles les contes de fées? J'en doute fort. Je ne prétends pas que le Petit' Poucet et PeaU'd'Ane soient indispensables à l'éducation des enfants; je soutiens qu'ils ne sont pas nuisibles. Ils éveillent l'imagination des enfants sans la faire fermenter avant le temps. Je crains les romans pour les enfants, parce qu'ils y trouvent ce qui n'est pas de leur âge, et que leur imagination alors fait effort pour mûrir avant le temps. Je ne crains point les contes de fées, qui roulent sur le merveilleux, car le merveilleux n'étant Tattribut d'aucun des âges de l'homme comme ce qui fait le sujet des romans, l'enfant n'est pas tenté de se grandir pour y atteindre. Ne parlez point aux enfants de ce qu'ils feront quand ils seront grands, c'est les tenter de grandir ; mais vous pouvez leur parler sans aucun danger du merveilleux, et surtout de celui qui se donne franchement pour tel, c'est-à-dire de celui où la force et les passions de l'homme n'entrent pour rien.
Je sais des personnes graves qui disent que le merveilleux a l'inconvénient de donner des idées fausses
aux enfants et de les dégoûter de la réalité. Je n'ai jamais vu d'enfant qui ait pris au sérieux la citrouille dont la fée de Cendnllon lui fait un carrosse, et les souris dont elle lui fait un bel attelage de six chevaux gris de perle. Les enfants aiment la baguette des fées et les merveilles qu'elle produit, mais ils ne demandent pas à leur père ou à leur mère de prendre cette baguette, et ils ne croient pas qu'ils Fauront un jour entre leurs mains. L'enfance a une faculté que l'homme conserve et dont il fait grand et bon usage, quoiqu'il en rougisse et qu'il s'en défende comme d'un défaut : c'est la faculté de l'inconséquence. L'enfant est le contraire du logicien : il croit beaucoup et il conclut peu.
Il ne faut pas seulement veiller sur la musique, ou, pour mieux parler, sur la littérature, qui est l'enseignement général du public; il faut veiller aussi sur les autres arts, car tous les arts servent ou nuisent à l'éducation du peuple. « Suffira- t-il, dit Platon, de veiller sur les poètes et de les contraindre de nous offrir dans leurs vers un modèle de bonnes mœurs, sinon de renoncer parmi nous à la poésie? Ne faudra-t-il pas encore surveiller les autres artistes et les empêcher de nous offrir dans les représentations des êtres vivants, dans les ouvrages d'architecture ou de quelque autre genre une imitation vicieuse, dépourvue de correction, de noblesse et de grâce, et interdire à tout artiste incapable de se conformer à cette règle l'exercice de son art, dans la crainte que les gardiens de l'État, élevés au milieu des images d'une nature dégradée comme au sein de mauvais pâturages, et y trouvant chaque jour leur y. , 9
JEAN-JACQUES KOUSSEAU.
entretien et leur nourriture, ne finissent par contracter peu à peu, sans s'en apercevoir, quelque grand vice dans leur âme? Ne devrons-nous pas au contraire rechercher ces artistes qu'une heureuse nature met sur la trace du beau et du gracieux, afin que, semblables aux habitants d'un pays sain, les jeunes guer. riers ressentent de toutes parts une influence salutaire, recevant sans cesse, en quelque sorte parles yeux et les oreilles, Timpression des beaux ouvrages, comme un air pur qui leur apporte la santé d'une heureuse contrée, et les dispose insensiblement, dès leur enfance, à aimer et à imiter le beau, et à mettre entre eux et lui un accord parfait? »
En lisant ces belles paroles, je me figure toujours que je lis le récit de l'éducation de Phidias et des grands artistes de la Grèce ; et notez que Platon n'applique point ces principes à l'éducation des artistes, mais à celle des guerriers, à celle des citoyens de son État imaginaire. Voilà cette éducation par les arts dont la pédagogique moderne n'a pas la moindre idée, cette éducation qui, s' aidant de tous les sens de rhomme, et non pas seulement de son intelligence, lui fait arriver l'idée du beau et du bon par toutes les voies, éducation difficile, parce que, plus qu'aucune autre encore, elle doit commencer par les meilleurs modèles et par les plus purs; parce que, pour concourir à cette éducation, tous les arts doivent se soumettre à une discipline sévère. Il y faut dans l'architecture la simplicité et la grandeur, rien de capricieux ou de mesquin, rien de tourmenté, rien non plus qui sente les mœurs d'un peuple qui aime à vivre retiré et caché, rien qui tourne aux pe-
tits appartements voluptueux du dix-huitième siècle ou aux boîtes élégantes et artistement meublées qui sont les maisons du dix-neuvième siècle. Il y faut, dans la sculpture, la simplicité et la beauté de l'expression humaine, et non la contorsion du plaisir ou de la douleur; dans la peinture, la physionomie sans grimace et la vérité sans laideur. Il faut de plus le goût et Finstinct général des arts; il faut que les arts soient le plaisir du public, et non pas seulement celui de l'élite : voilà à quelles conditions ils peuvent servir à l'éducation de la jeunesse, conditions peu comprises de nos jours. En elfet, nous prenons Fart au point où nous le trouvons, sans nous inquiéter de rechercher ses plus parfaits modèles; nous commençons par la peinture au lieu de commencer par Farchitecture et par la sculpture, beaucoup même commencent par la lithographie et s'en tiennent là; nous ne semblons pas enfin nous douter qu'il y ait un ordre et une méthode à suivre dans l'étude de Fart. Aussi Fart reste étranger à l'éducation, et c'est beaucoup même, s'il ne corrompt pas la jeunesse, au lieu de lui inspirer le goût du beau et du grand, au lieu d'élever et de régler Fâme, ce qui est, selon Platon, le propre de la musique, c'està-dire de la littérature et des beaux-arts.
Les arts chez les anciens ont pour but de tempérer et d'adoucir les passions humaines; chez les modernes, il semble au contraire que le mérite des arts soit d'exciter les passions. La beauté de Fart antique tient à la sérénité ; la beauté de Fart moderne tient à la vivacité et souvent même à la violence de l'expression. Ce que la règle chrétienne dit à Fâme:
« Que ceux qui pleurent soient comme ne pleurant pas, et ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas \ » les philosophes anciens semblaient le dire à l'art, qu'ils chargeaient d'apprendre aux passions humaines comment il faut qu'elles se modèrent et se contiennent, et pour cela l'art les représentait modérées et maîtresses de leur attitude et de leur langage, soit dans la sculpture, soit dans la littérature. Ce n'est pas seulement iVristote qui veut que l'art purge les passions au théâtre. Ce soin de régler les passions par l'art et de trouver la morale dans la musique, entendue comme le veut Platon, est le souci commun de la philosophie ancienne.
Autant les arts peuvent faire de bien quand ils sont eux-mêmes bien dirigés, autant ils peuvent faire de mal, quand, au lieu d'être l'ornement de la vie d'un homme ou d'un peuple, ils en deviennent l'affaire principale et la seule occupation. L'usage et le goût excessif de la littérature excite et agace les âmes ardentes, de même qu'il amollit les âmes faibles, et je serais tenté de résumer cette pensée de Platon par un mot du jargon de notre temps, en disant que l'excès des arts et de la littérature produit et développe les tempéraments nerveux, c/est-à-dire cette espèce de fébrilité morale fort commune de nos jours, et qui est le propre des hommes blasés par les arts et par le monde, ou des peuples trop civilisés. Eh bien ! fuyons la musique et sauvons-nous par la gymnastique, c'est-à-dire par les exercices du corps. Oui, mais que