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nité s'éteint, et l'immortalité n'a plus aucun prix pour moi, si ce n'est pas la mienne. Anéantir la personne, c'est anéantir l'homme.
C'est là le défaut essentiel de Funité de l'État, qui est l'autre récompense que Platon propose à ceux qui se conforment à son plan d'éducation. Dans Platon, l'État absorbe l'individu ; le citoyen détruit l'homme. Le plan d'éducation de Platon tend à ce but. Il ne veut pas élever l'enfant pour lui-même ou pour sa famille, il l'élève pour FÉtat. 11 veut une harmonie complète entre l'éducation et la constitution, idée juste, si vous ne l'exagérez pas, et si surtout vous avez une idée exacte des conditions de la société oii vous vivez. Ce serait assurément une erreur de faire des républicains dans une monarchie et des sujets dans une république; mais la plus grande erreur serait certainement d'élever les jeunes gens pour la vie publique dans un pays et dans un temps où la vie privée l'emporte sur la vie publique. L'homme, dans les petites républiques de l'antiquité, était nécessairement un citoyen : il élisait ses magistrats, il délibérait sur les affaires publiques, il jugeait même les procès. Une bonne partie de sa vie se passait dans l'agora. L'homme, danslesgrandsÉtats modernes, même dans ceux qui ont des institutions libérales, Fhomme n'est citoyen qu'à certains moments et pour peu de temps; mais il est toujours et sans cesse propriétaire, commerçant, père de famille. Essayez donc, dans les sociétés modernes, d'élever l'enfant pour FÉtat ! Essayez de détruire l'homme pour faire un citoyen! Ce serait prendre le contre-pied de la vérité, ce serai tune pure utopie ou une affreuse tyrannie. «La patrie, disait
Robespierre le 7 mars 1794, la patrie a seule le droit (rélever ses enfants. Elle ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant, et détruit avec Tégalité tous les fondements de la société. » Ne nous y trompons pas, cet isolement des âmes, c'est l'indépendance de la personne, et le fédéralisme domestique, c'est la famille; voilà, selon Robespierre, les abus qu'il faut détruire.
L'État doit avoir son unité, je ne conteste point cela. Toute la question est de savoir si cette unité doit s'étendre à tout ou se borner à certains points ; si l'homme qui fait partie d'une société aliène, au profit de cette société, toutes ses facultés et tous ses sentiments, ou s'il en réserve une portion qu'il ne cède à personne ; si enfin il met tout en commun, ou s'il n'y met que certaines choses. Il met en commun dans les tribunaux le droit et le devoir qu'il a d'obtenir et de faire justice. De là l'unité des justiciables. Il met en commun dans l'armée le droit et le devoir qu'il a de se défendre, et il y met aussi le sentiment d'affection qu'il a pour la terre oii il est né, et son généreux désir de la glorifier. De là l'unité du drapeau | national. Il met en commun dans le trésor public l'argent qu'il emploie à la police des villes, à la viabilité des routes, au passage des rivières, à l'en- i tretieu des ports et des canaux. De là l'unité des j contribuables. Ce sont toutes ces unités réunies qui j font l'unité de l'État ; mais cette unité raisonnable et j modérée, qui ne met en commun que ce qui est , d'intérêt commun, ne suffit pas à Platon. Il veut que j
itl l'unité de l'État soit absolue, c'est-à-dire qu'elle
il s'étende à tout, et qu'il n'y ait rien de l'homme qui
i-| échappe à l'association. La propriété, la famille, la
î- \ femme, les enfants, tout doit être en commun. Quoi!
}. cette terre que j'ai défrichée, et dont chaque motte
ie a été fertilisée par ma sueur, elle n'est point à moi !
lit Non, elle est à l'État. Cette femme qui m'a donné son
le âme et à qui j'ai donné la mienne, cette femme pour
11 qui je quitte tout, et qui quitte aussi tout pour moi,
elle n'est point à moi, et je ne suis point à elle ! Non,
lit l'État nous accorde l'usufruit temporaire l'un de
té l'autre, mais nous ne nous appartenons point, et ces
s; enfants même, qui sont le fruit de notre vie et la joie
de notre maison, ils ne sont point non plus à nous,
les ils sont à TÉtat, car c'est l'État même qui fait les ma-
ne riages temporaires qu'établit Platon. L'homme ne
ou choisit pas la femme qui lui est chère entre toutes;
^îi l'Etat choisit, et il choisit selon son intérêt et son
i). avantage. Vous ne comprenez peut-être pas ce que
35;, veut dire Platon. Lisez les règlements des haras,
ils vous expliqueront ce cinquième livre de la BJpu-
jjij blique^ et quels étranges sacfifices d'amour d'hon-
oj. neur et de pudeur exige l'unité de l'État ^
1 . Aristote réfute admirablement ce système de l'unité de TEtat, <( Sans doute l'État doit avoir de l'unité, mais non point ime unité absolue.,.. Autant vaudrait prétendre faire un accord avec un seul son, un rhythme avec une seule mesure (*). » Aristote avait dit plus haut : « L'homme a deux grands mobiles de sollicitude et d'amour, c'est la propriété et les affections. Or il n'y a place ni pour l'un nï pour Tautre de ces sentiments dans la République de Platon. »
(*) Politique d'Arîstotey livre n, ch. 2, p. 109, frad. de M. Barthélémy Saint'-Hilaire .
108 JEAN-JACoUES UOUSSEAC.
C'est pourtant cette unité cliimérique et honteuse que Rousseau admire, c'est là ce qu'il appelle tram- ij porter le moi dans l'unité commune. Jusfju'ici, grâce a Dieu^ dans les sociétés antirjues comme dans les sociétés modernes, le moi humain a résisté à cette absorption. C'est en vain que Platon, Rousseau et les publicistes de cette école nous font presque un dieu \ de l'État, du peuple, de l'humanité : noms divers de la même doctrine, qui détruit la partie pour agrandir le tout, et qui aplatit Thomme pour exalter le j citoyen. Je ne suis pas sensible à l'honneur d'être une partie infinitésimale du nous populaire ou national, et je rentre en moi-même pour être quelque chose. Je ne crois pas à l'humanité, je ne crois qu'aux hommes, et parmi les hommes je n'aime que ceux qui sont des personnes. Quand le regard de Dieu s'abaisse sur la terre, il ne voit pas je ne sais quel être collectif et immense qu'on Jiomme Thumanité; il voit, mystère admirable de sa providence! il voit chacun de nous, et sa puissance n'éclate pas moins dans sa clairvoyance des infiniment petits i que des infiniment grands. Mon âme, toute faible et chétive qu'elle est, mon âme est devant Dieu, et c'est là ce qui m'humilie d'une humilité profonde; mais c'est là ce qui me relève et me soutient devant ] les hommes. Et vous croyez que j'échangerai l'hu- i milité devant Dieu qui m'élève pour l'égalité devant les hommes qui m'aplatit! Vous croyez que j'échangerai le tête-à-tête que j'ai avec mon créateur ; pour le pêîe-mêle insupportable où vous me conviez! Je ne veux pas m'engloutir, tout petit que je suis, dans cette immense et écrasante communauté
qui s'appelle l'humanité ou l'État; vous avez beau me flatter de Fidée d'être un peu tout le monde, j'aime mieux être moi!
11 y a de nos jours deux sortes de panthéisme, Fun théologique et l'autre politique, mais qui ne valent pas mieux l'un que Fautre : Fun, qui détruit Dieu au profit du monde, et Fautre qui détruit Fhomme au profit de l'État. C'est en vain que le panthéisme théologique prétend qu'il fortifie Fidée de Dieu en la confondant avec Fidée du monde^ ou qu'il divinise le monde en y mêlant Dieu : aussitôt que Dieu perd l'indépendance et la personnalité de son être infini, il n'est plus Dieu, et le monde lui-même est vide. C'est en vain aussi que le panthéisme politique croit agrandir Fhomme en agrandissant le citoyen et donner à l'État tout ce qu'il prend à l'homme : il n'en est rien. Dès que l'homme est citoyen avant que d'être fils, époux et père; dès que sa personne disparaît et se confond dans la société, l'homme n'est plus rien, et FÉtat lui-même n'en est pas plus fort, car quelle force peuvent lui faire toutes ces impuissances morales qu'il a réunies en faisceau, tous ces zéros qui ne tiennent que de lui leur valeur, et qui retournent à leur nullité primitive aussitôt que FÉtat lui-même est ébranlé ou détruit? Les mœurs privées soutiennent seules les mœurs publiques. Voulezvous avoir des citoyens, ayez des hommes et respectez en eux tout ce qui fait la force de Fhomme ici-bas, la liberté, du moi, l'indépendance de la famille, l'immortalité de l'âme, tout ce qui fait la personne humaine dans le temps et dans Féternité.