‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 179 sur 251 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ROUSSEAU ET h'ÉMILE

l'Éducation domestique et l*enfant selon rousseau

L'éducation naturelle, c'est-à-dire l'éducation du sauvage, qui serait la meilleure, est impossible dans la société actuelle, Rousseau le reconnaît; l'éducation publique, selon Platon, qui serait fort bonne, est impraticable aussi. Que reste-t-il donc à faire? Une éducation qui suive la nature de loin, ne pouvant pas la suivre de près, qui s'en rapproche autant qu'il est possible, une éducation enfin qui du bourgeois refasse un homme. C'est là, ne l'oublions pas, la façon dédaigneuse dont Rousseau exprime le problème qu'il veut résoudre dans YÉmile.

Cette expression dédaigneuse ne nous empêche pas de reconnaître ici le procédé habituel de Rousseau, qui est de commencer par le paradoxe pour arriver

H2 JRAN-JAGQUES ROUSSEAU.

au lieu commun. Ainsi, a prendre les premii^res pages de VEmile^ il n'y a de bon que Téducation de la nature ou l'éducation de la République de Platon, et il faut, pour élever un enfant, commencer par détruire la société ou par la refondre ; mais, comme cela est impossible, Fauteur se calme et se rabat à chercher comment on peut le mieux s'y prendre pour corriger dans l'homme « le vice et l'erreur, qui, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors et l'altèrent insensiblement ^ » Et peu importe ici que Rousseau croie à la bonté primitive de l'homme, car, que le mal vienne à l'homme de sa nature propre ou de la société, il faut toujours tâcher de l'en corriger, c'est-à-dire combattre le vice et Terreur. Or c'est là le but de tous les systèmes d'éducation.

Il faut, dit Rousseau, élever l'homme pour la condition humaine. « Qu'on destine mon élève à l'épée, à l'église, au barreau, peu m'importe; avant la vocation des parents, la nature l'appelle à la vie humaine; vivre est le mélier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre : il sera premièrement homme. Tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit, et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne. . . Vu la mobilité des choses humaines, vu Fesprit inquiet et remuant de ce siècle, qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on

\r Troisième dialogue sur Rousseau^ juge de Jean-Jacques^ p. 131.

concevoir une méthode plus insensée que d'élever un enfant comme n'ayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, s'il descend d'un seul degré, il est perdu. Ce n'est pas lui apprendre à supporter la peine ; c'est Fexercer à la sentir^. »

Ces réflexions sur les inconvénients d'une éducation molle et renfermée étaient fort de saison au dix-huitième siècle; elles n'ont rien perdu de leur àpropos dans la société du dix-neuvième siècle. Un des plus grands éloges qu'on puisse faire d'un homme, selon moi, c'est de dire qu'il sait se tirer d'affaire; non pas se tirer d'affaire par un discours habile dans une assemblée, par une conversation spirituelle et aimable dans un salon, par une bonne plaidoirie dans un procès, par une juste appréciation des chances de gain ou de perte dans une spéculation industrielle ; non pas se tirer d'affaire seulement par Tintelligence et par l'esprit, mais par l'adresse aussi de ses mains, s'il le faut; iron pas seulement se tirer d'affaire dans les grandes choses, mais aussi dans les petites; n'avoir pas besoin de mettre sans cesse les bras des autres au bout de ses bras, n'être embarrassé ni de sa personne ni de sonbagage, avoir l'esprit d'expédient et d'activité, n'être ni gauche ni mou, savoir vivre enfin autrement qu'avec une sonnette sous la main et un domestique au bout de la sonnette. Grande science que celle de savoir se tirer d'affaire, ou plutôt bonne habitude, que ne procure pas le moins du monde

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