‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 180 sur 251 · Emile ^ livre i · texte numérisé non relu

Emile ^ livre i

l'éducation molle et rentermée que la tendresse irrélléchie des parents donne aux entants ! Je ne pai le pas ici des inconvénients d'une éducation trop lettrée; les lettres ne sont pas en cause, car l'éducation molle et inerte que je critique n'admet pas plus l'activité de Tesprit que celle du corps, elle écarte tout effort et toute peine; elle n'élève pas les enfants ])Our être des lettrés, elle les élève pour être des oisifs. Heureusement l'état militaire sauve un grand nombre des lils de bonne maison des dangers de cette inaptitude dédaigneuse, ils désapprennent dans la profession des armes l'oisiveté du corps, sinon celle de l'esprit, et comme il n'y a pas d'activité du corps qui n'amène avec elle une sorte d'activité de l'intelligence, les divers exercices de l'état militaire aident à des degrés différents au développement de l'esprit. Le paysan qui a été soldat revient dans son village plus habile et plus adroit qu'il n'en était parti. Je ne mets pas la parade et la manœuvre au nombre des études intellectuelles; elles valent mieux cependant, même pour l'esprit, que la^vie oisive du citadin. Quant à la guerre, c'est un grand art dans Condé et dans Turenne ; mais c'est aussi pour chaque sous-lieutenant de notre armée une excellente éducation du corps et de l'esprit, parce que les qualités de notre double nature y sont également enjeu. Il faut à la guerre un corps agile et dispos, des membres alertes; un esprit prompt et vif ne gâte rien. Je ne suis pas suspect de partialité envers l'état militaire; mais, tout examiné, je suis disposé à croire que de toutes les professions, c'est celle qui tire le mieux parti des intelligences médiocres, c'est-à-dire du

grand nombre, et c'est celle en même temps qui, par la guerre, développe le mieux les grandes intelligences; elle sert à la fois à Félite et au grand nombre.

Il n'y a de bonne éducation que celle qui développe dans une juste proportion les qualités de l'esprit et les qualités du corps. iSec litteras didicit nec natare, disaient les Romains pour désigner un homme mal élevé et qui n'était bon à rien'. Cet équilibre entre les qualités du corps et celles de l'esprit faisait le fond de la pédagogie antique. Les anciens ne voulaient pas qu'un poète ou un savant fût nécessairement un maladroit, et ils ne voulaient pas davantage qu'un homme habile dans les exercices du corps fût nécessairement un ignorant. C'est dans l'éducation moderne seulement qu'on est habitué à séparer le développement du corps du développement de l'esprit. Veut-on faire un lettré? on fait un homme de cabinet qui ne sait se servir de ses yeux que pour lire et de ses doigts que pour écrire. Veut-on faire un homme robuste et fort? on fait un ignorant, si bien que dans l'opinion ordinaire, qui dit un homme robuste dit un nigaud d'esprit, et qui dit un savant dit un nigaud de corps. Le pire, c'est d'être à la fois nigaud d'esprit et nigaud de corps, ignorant et valétudinaire, comme l'étaient ceux dont les Romains disaient qu'ils n'étaient ni lettrés ni nageurs, comme le sont les enfants élevés trop mollement et qui ne savent se servir ni.de leur esprit ni de leur corps.

1 . Locke cite cette maxime romaine et s'en appuie pour défendre le système d'éducation rude et laborieuse qu'il propose. Locke, de rEducation des Enfants, t, I^"^, p. 16.

Rousseau, qui, pour élever un enfant, voulait commencer par refondre la socif5té, ne devait pas hésiter à proposer de refondre tout au moins la famille : il commence donc l'éducation de l'enfant par celle du père et de la mère. Au père il conseille d'élever lui-même son enfant, à la mère il propose de le nourrir. Un mot sur ces deux points.

L'auteur de V Emile n'est point assurément le premier qui ait prescrit à la mère de nourrir elle-même son enfant. Bien d'autres l'avaient dit avant lui, et le bénédictin Cayot^ est loin d'avoir noté sur ce point tous les plagiats de Rousseau. « Il faut, dit Plutarque dans son traité sur Téducation des enfants, que les mères nourrissent elles-mêmes leurs enfants et qu'elles leur donnent le sein, parce que, les ayant nourris, elles les aimeront mieux que ne peuvent faire des nourrices mercenaires. » Au seizième siècle, un poëte à la fois latin et français, Scévole de Sainte- Marthe, dans son poëme de la Nourriture des enfants {Pœdotrophia), avait déjà rappelé les mères à leur devoir. Eh quoit disait le poëte en vers touchants :

Ipsae etiam alpinis villosap. in cautibus ursse, Ipsae etiam tigres et quidquid ubique ferarum est, Débita servandis concédant ubera natis!

Tu, quam miti animo natura benigna creavit, Exsuperes feritate feras nec te tua tangant PigQora, nec querulos puerili e gutture planctus, Nec lacrymas misereris, opemque insueta récuses, Quam prœstare tuum est etquae te pendet ab unà?

1. Cayot, bénédictin, né en 1726, mort en 1779, auteur d'un Hvre intitulé les Plagiats de Jean- Jacques Rousseau,

Dulcia quis primi captabit gaudia risus, Et primas voces et blœsae murmura linguœ? Tune fruenda aliis potes ista relinqueie démens? Tantique esse putas teretis servare mamillse lotegrum decus et juvenili in pectore florem?

Pendant que le poëte du seizième siècle^ conjurait les mères de s'acquitter d'un devoir qui devient un plaisir, le grand chirurgien Ambroise Paré leur donnait le même conseil au nom de son art et au nom plus puissant encore des affections naturelles : « L'empereur Marc-Aurèle, disait Ambroise Paré, soutient que les femmes doivent nourrir et allaiter leurs enfants, afin qu'elles soient mères entières et non imparfaites, car la femme est moitié mère pour enfanter et moitié pour la nourriture de son fruit, de manière que la femme se peut appeler mère entière lorsqu'elle a enfanté et nourri son enfant de ses propres mamelles, car les nourrices n'aiment les enfants d'autrui que d'un amour supposé et pour un loyer : mais les mères les aiment par grande amitié et grande affection naturelle^. » Au dix-huitième siècle enfin, en 1760, deux ans avant la publication de VÈmile, un habile médecin de Villers-Coterets, le docteur Dessesartz, dans un T^^aité de réducation corporelle des enfants en bas âge^ prescrivait hardiment aux femmes de nourrir leurs enfants :

ce Je sais bien, disait-il, que regretter l'exécution

1. Voir sur Scévole de Sainte-Marthe la notice intéressante de M. Feugère, placée à la suite de la vie d'Henri Étienne qu'a couronnée l'Académie française.

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