Emile ^ livre i
tends les clameurs, les objections ; tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu'on importune...; tout bas, une femme qui se gêne, Tennuidela vie domestique, les soins ignobles, Tabstinence des plaisirs
Des plaisirs? Je vous en promets, et qui rempliront vraiment votre âme... L'habitude la plus douce qui puisse exister est celle de la vie domestique qui nous tient plus près de nous qu'aucune autre... J'ai beau chercher où l'on peut trouver le vrai bonheur, s'il en est sur la terre, ma raison ne me le montre que là,.. Les comtesses ne vont pas d'ordinaire l'y chercher, je le sais : elles ne se font pas nourrices et gouvernantes; mais il faut aussi qu'elles sachent se passer d'être heureuses; il faut que, substituant leurs bruyants plaisirs au vrai bonheur, elles usent leur vie dans un travail de forçat pour échapper à l'ennui qui les étoulfe aussitôt qu'elles respirent; et il faut que celles que la nature doua de ce divin sens moral qui charme quand on s'y livre, et qui pèse quand on l'élude, se résolvent à sentir incessamment gémir et soupirer leur cœur, tandis que leurs sens s'amusent. . . Jeune femme, voulez-vous travailler à vous rendre heureuse, commencez d'abord par nourrir votre enfant : ne mettez pas votre fille dans un couvent, élevez-la vous-même; votre mari est jeune, il est d'unbon naturel; voilà ce qu'il nous faut. Vous ne me dites point comment il vit avec vous : n'importe, fût-il livré à tous les goûts de son âge et de son temps, vous l'en arracherez par les vôtres, sans lui rien dire; vos enfants vous aideront à le retenir par des liens aussi forts et plus constants que ceux de Tamdur : vous passerez la vie la plus simple, il est vrai, II. 11
mais aussi la plus doixœ et la plus heureuse dont j'aie l'idée. Mais, encore une fois, si celle d'un inénaj^^e bourgeois vous dé^^^oûte, et si l'opinion vous subjugue, guérissez- vous de la soif du bonheur qui vous tourmente, car vous ne rétancherez jamais \ »
J'ai cité cette belle lettre, d'abord parce qu'elle est peu connue, et ensuite parce qu'elle pose la question comme l'entendait Rousseau. L'allaitement en efï'et n'est pas la partie la plus importante des soins d'éducation que Rousseau veut que la mère donne à l'enfant. Soyez nourrice, si vous pouvez, c'est-à-dire si vous avez la force et la santé nécessaires pour bien nourrir votre enfant; lorsque vous n'avez pas vousmême de quoi donner un bon lait à votre enfant, donnez-lui le lait d'une étrangère, et ne le faites pas jeûner sous prétexte de le nourrir: mais avant tout soyez mère, c'est-à-dire occupez-vous de votre enfant^. Il y a dans la mère deux choses, le lait de la nourrice et Taffection de la mère, Rousseau ne demande l'un que pour avoir l'autre. L'allaitement n'est que le moindre côté du devoir maternel. Il y a beaucoup de femmes qui sont bonnes nourrices et médiocres mères ; elles ont les mamelles pleines et le cœur sec. Il y a par contre beaucoup de femmes qui sont mauvaises nourrices et très-bonnes mères, c'està-dire qui aiment le berceau de leur enfant, ses