Correspondance, t. IV, édit. Fnrne
2. Voyez sur ce point les réflexions judicieuses de M. Donné, recteur de l'académie de Montpellier, dans son excellent livre intitulé Conseils aux mères sur la manière d'élever les enfants nouveau-néSi
premiers pas, ses premiers ris et ses premiers bégaiements, qui ne cèdent à la nourrice que l'allaitement, et qui gardent les autres soins, non pas soins ignobles, puisqu'ils sont le signe d'un doux et grand devoir accompli avec patience. Et c'est par l'accomplissement de ce devoir que la famille se régénère et se réforme : c'est par là qu'auprès d'une femme qui sait être mère le mari apprend aussi à être père.
Croire qu'on satisfait au précepte de Rousseau en donnant seulement le sein à son enfant, grande erreur qui fut la transaction que le siècle fit avec les maximes de Rousseau. Comme il devint de mode, après YEmile^ de nourrir ses enfants, toutes les femmes se firent nourrices; mais elles ne se firent pas toutes mères, parce que la chose était plus laborieuse et plus grave. Elles concilièrent le monde avec la mode, qui, après tout, ne demande jamais que l'apparence des vertus qu'elle impose. Les belles dames furent à la fois nourrices et femmes du monde. Madame de Genlis, dans Adèle et Théodore, roman d'éducation qui veut imiter et réfuter Y Emile, nous fait une peinture fort piquante de ces nourrices, « qui allaient aux bals et qui y dansaient, qu'orî rencontrait sans cesse aux spectacles ou faisant des visites, bien parées, avec des paniers et des corps. Croyezvous, dit avec raison madame de Genlis, que les enfants de ces élégantes nourrices n'eussent pas été beaucoup plus heureux dans le fond d'une chaumière, avec une bonne paysanne assidue à son ménage?.... Je me souviens que pendant un hiver je dînais souvent dans une maison où je rencontrais toujours une jeune femme qui nourrissait son enfant.
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Elle arrivait coiffée en clieveux, mise à peindre, et îi peine était-elle assise, qu'elle avait déj^i trouvé le secret de parler deux ou trois fois de son enfant. Nous entendions les cris aigus d'un petit au maillot qu'on apportait dans une bercelonnette bien ornée, et sa mère, devant sept ou huit hommes, lui donnait à teter. Je voyais ces hommes rire entre eux et parler bas, et tout cela ne me paraissait qu'indécent et importun i. »
Voilà les succès que la mode fit à Rousseau; mais ces succès, tout frivoles qu'ils étaient, ne doivent cependant pas être dédaignés : ils en indiquaient et en précédaient de plus sérieux et de plus durables. Je n'attribue pas seulement à Rousseau et à ses préceptes sur la nourriture des enfants la régénération de Tesprit de famille dans notre pays. Les douloureuses épreuves de la révolution, le malheur, le trouble des fortunes, le bouleversement des rangs, et, même de nos jours, les vicissitudes politiques qui, tous les quinze ou vingt ans, font des loisirs forcés tantôt à une partie de la société, tantôt à une autre, loisirs qui ramènent à la vie domestique et à ses soins paisibles' et heureux ceux qui s'en étaient écartés pour un moment, et qui y confirment ceux qui y étaient restés attachés; tout cela, je l'avoue, a plus fait pour la régénération de -resprit de famille que les conî^eils éloquents de Rousseau. Il ne faut pas croire cependant que ces conseils n'aient eu aucune part à cet heureux changement. L'éloquence de Rousseau a rendu à la vie domestique le service de