Education progressive, t. l^^"", p
i56 JEAN-JACOUES HOUSSEAU.
maiïii(3iiaiit l'iiomme moral, c esi-à-dire l'insiruclion morale et religieuse d'Émile, ou la profession do loi du vicaire savoyard.
l'instruction et l'éducation morale
h La conduite de la vie dépend de l'instruction de Fesprit presque autant que de Téducation du cœur. Avant donc de s'occuper particulièrement de l'éducation morale d'Émile, avant de lui révéler les idées religieuses qui devront lui servir de règles et d'appuis, Rousseau s'occupe de la manière d'instruire Emile et de former son esprit. Il ne cherche pas si Emile doit être appliqué aux lettres plutôt qu'aux sciences, aux sciences plutôt qu'aux lettres, toutes questions dont Rousseau ferait grand fi : il explique seulement de quelle façon il veut s'y prendre pour développer Fesprit de son élève. Cette méthode d'instruction a ses avantages et ses inconvénients, qui méritent d'être examinés.
De même que Fenfant a sa sensibilité, sa moralité et son activité, mais que tout cela est d'un enfant et non d'un homme, de même il a aussi de la mémoire, de l'intelligence et du raisonnement, mais tout cela aussi dans la mesure d'un enfant et non d'un homme : voilà le principe qu'il ne faut jamais oublier. De ce côté, la faculté la plus intéressante à étudier dans les enfants est la mémoire, parce que nous y pou-
vons voir plus clairement qu'ailleurs la méthode naturelle d'instruction que suivent les enfants. Rousseau croit que « les enfants, n'étant pas capables de jugement, n'ont point de véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement des idées, plus rarement leurs liaisons^. » Les enfants n'ont pas la mémoire des hommes, mais ils ont la mémoire des enfants, celle qu'il leur faut, celle qui les initie le plus vite possible aux connaissances qui leur sont le plus nécessaires, celle qui leur apprend la langue et l'écriture, celle qui les met en communication avec le monde qui les entoure.
Rousseau ne semble pas d'avis de faire apprendre plusieurs langues aux enfants. «L'enfant, dit-il, ne peut apprendre à parler qu'une langue. Il en apprend plusieurs, me dit-on : je le nie. J'ai vu de ces petits prodiges qui croyaient parler cinq ou six langues. Je les ai entendus successivement parler allemand, en termes latins, en termes français, en termes italiens; ils se servaient à la vérité de cinq ou six dictionnaires, mais ils ne parlaient toujours qu'allemand^. » Rousseau a mille fois raison. A prendre la langue comme l'expression de l'intelligence propre à chaque homme et à chaque peuple, on n'a jamais qu'une langue, celle de sa nature et de sa nation, eût-on vingt idiomes différents à sa disposition. Cependant il y a dans les langues deux choses à considérer : l'étude grammaticale et l'étude littéraire d'une part, la pra-