Emile, livre ii
Si Tappreiîtissage de plusieurs langues dans l'enfance ne foi titiepas l'esprit des enfants, ratîaiblit-il? Ne fait-il pas prévaloir de trop bonne heure les mots sur les choses? Madame - Necker-Saussure fait à ce sujet une juste et curieuse observation. Elle commence par faire remarquer que les enfants apprennent les langues avec une extrême facilité, et que jamais les idiomes divers ne se mêlent dans leurs petits discours. « Il n'y a surtout aucun risque de confusion, dit-elle, quand la même personne s adresse toujours à l'enfant dans la même langue. Alors l'idée de cette personne se liant dans son souvenir à celle d'une certaine manière de parler, il emploie cette manière en lui répondant. )) Madame Necker ajoute : C'est là sans doute un moyen commode de faciliter à l'enfant une acquisition importante; mais je ne crois pas qu'il puisse en résulter un bien grand développement d'intelligence ; du moins n'est-il pas comparable à celui que fait obtenir l'étude régulière d'une langue. Il est douteux que la connaissance purement pratique d'un idiome contribue beaucoup à former l'esprit. Aussi l'on ne voit pas que les habitants des pays frontières, qui savent toujours deux langues à la fois, aient l'esprit plus délié que les autres hommes ; et chez ces peuples du Nord, où les enfants apprennent dès le berceau à s'exprimer dans plusieurs idiomes, les génies transcendants ne semblent pas plus abondants qu'ailleurs, quoiqu'il règne généralement une facilité de compréhension trèsremarquable. Il y aurait à cet égard des faits intéressants à observer. L'union de la pensée et de la parole est si intime, que les effets de leur première
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association ne sauraient être indifférents. L'influence (l'une éducation polyglotte serait en conséquence utile à étudier*. ))
Madame Necker pose la question comme elle doit, selon moi, être posée. L'apprentissage de plusieurs langues dans l'enfance est une commodité que Tenfance ménage à la jeunesse; mais il ne faut prendre cette acquisition que pour ce qu'elle vaut. Avoir plusieurs mots dans la bouche, ce n'est pas avoir plusieurs idées dans l'intelligence. Cela est vrai même pour les gens qui ne parlent qu'une seule langue avec abondance, et vrai aussi pour ceux qui en parlent plusieurs. L'homme qui sait plusieurs langues, c'est-à-dire qui en sait la grammaire et la littérature, vaut, selon un vieil adage, plusieurs hommes; mais l'homme qui parle seulement plusieurs langues, et qui n'en sait que le dictionnaire, cet homme-là ne vaut que ce que vaut son intelligence. Je serais même tenté de dire qu'au lieu de croire augmenter Tintelligence par les instruments multipliés que vous lui donnez, il faut fortifier autant que possible Tintelligence pour la rendre capable de suffire à ces nombreux instruments. Il ne faut pas être un esprit médiocre pour supporter de parler plusieurs langues; autrement on n'est qu'un sot polyglotte qui a plus de moyens que tout autre de prouver sa sottise.
Rousseau ne veut pas non plus qu'on enseigne rhistoire aux enfants. Les enfants, selon lui, ne sont point capables de goûter l'histoire, parce que « la