Emile ^ livre iv
le cours de la vie. Ce que fait Tenfant, riiumanité l'a l'ait; elle a suivi le même chemin; elle a été d'abord idolâtre, puis déiste, et les déistes, qui sont devenus chrétiens, ont su, quand ils ont adoré à la fois un homme dans un Dieu et un Dieu dans uh homme, trouver tour à tour, pour parler le langage de Rousseau, le Dieu nécessaire à l'imagination de Thomme et le Dieu nécessaire à son entendement. Voulezvous laisser de côté Tacheminement du monde au christianisme ? L'homme a passé de l'idolâtrie au déisme, comme le fait Tenfant, par le développement de son intelligence, sans que l'idolâtrie enfantine de ses premières années ait nui au déisme pieux et éclairé de son âge mûr. « A mesure que les hommes sont devenus plus parfaits, les dieux le sont devenus aussi davantage, dit Fontenelle, que je cite ici volontiers, parce qu'il n'est pas un père de l'Église. Les premiers hommes sontfort brutaux, et ils donnent tout à la force ; les dieux seront presque aussi brutaux'etseulement un peu plus puissants; voilà les dieux du temps d'Homère. Les hommes commencent à avoir des idées de la sagesse et de la justice; les dieux y gagnent, ils commencent à être sages et justes et le sont toujours de plus en plus à proportion que ces idées se perfectionnent parmi les hommes. Voilà les dieux du temps de Cicéron, et ils valaient bien mieux que ceux du temps d'Homère, parce que de bien meilleurs philosophes y avaient mis la main^ » Ainsi, dans Thumanité, l'imagination ébauche l'idée religieuse et la raison l'achève, ou plutôt Dieu se
1. Fontenelle, de l'Origine des fables , t. 111, p. 227. II. 16
relève à clia()ue siècle selon riiilelligcnce du temps. Ce que Dieu fait pour les divers siècles de l'humanité, il le fait aussi pour les divers âges de l'homme, et il est le Dieu de l'enfant comme il est aussi le Dieu de l'homme mûr; il ne se dérobe à aucun esprit, si petit qu'il soil; il ne se cache à aucun regard, si faible qu'il soit. L'homme arrive à Dieu par l'imagination, par le cœur, par la raison, par tout ce qu'il y a en lui d'idées et de sentiments, sans que ses idées ni ses sentiments aient jamais besoin d'être aussi hauts et aussi grands que leur objet.
Puisque l'enfant, tout faible qu'est son intelligence, est capable de religion, comment la lui enseigner? Il est curieux de voir comment Fénelon veut qu'on enseigne la religion aux enfants: il semble en vérité avoir prévu les objections de Rousseau. Il craint si peu que le Dieu des enfants ne soit le Dieu de l'imagination, qu'il prescrit de leur enseigner la religion à l'aide d'images et de récits. « Frappez vivement leur imagination, dit-il ; ne leur proposez rien qui ne soit revêtu d'images sensibles. Représentez Dieu assis sur un trône, avec des yeux plus brillants que les rayons du soleil, et plus perçants que les éclairs; faites-le parler ; donnez-lui des oreilles qui écoutent tout, des mains qui portent l'univers, des bras toujours levés pour punir les méchants, un cœur tendre et paternel pour rendre heureux ceux qui l'aiment. Viendra le temps que vous rendrez toutes ces connaissances plus exactes*. » Voilà assurément de l'anthropomor-
1. Fénelon, De V éducation des Filles^ édition de Toulouse, 1810, t. III, p. GO.
phisme. Fénelon n'en a pas peur, car il comprend le progrès qui se fait dans l'esprit des enfants, et il sait qu'ils peuvent commencer sans danger par l'idolâtrie : cela ne les empêchera pas d'aboutir aux connaissances exactes et élevées de la théologie chrétienne.
Si l'on peut et si l'on doit enseigner la religion aux enfants, ce sont les m-ères qui, selon Fénelon, ont surtout qualité pour le faire, et le choix même qu'il fait des mères pour institutrices montre quelles leçons il entend. Les mères parleront à J'imagination et au cœur de l'enfant plutôt qu'à son entendement; elles lui apprendront à aimer Dieu et à le prier comme bon et tout-puissant plutôt qu'à le comprendre; elles enseigneront la religion et non la théologie. Pour être simple et familier, cet enseignement maternel n'en sera pas moins élevé et presque divin. Le penseur et l'humoriste allemand Jean-Paul Richter dit quelque part : « Quand ce qui est sacré chez la mère s'adresse à ce qui est sacré chez l'enfant, les âmes s'entendent et se répondent. » Pensée profonde et vraie sous une expression un peu obscure, comme il arrive souvent en Allemagne I Nous avons tous, en effets le sens du divin, et c'est par là que tous les hommes sont capables de religion et souvent même de superstition ; l'homme a besoin de croire à un être ou à des êtres supérieurs. Quand ce sens divin qui est chez la mère s'adresse au sens divin qui est chez l'enfant, et que l'amour maternel anime et échauffe ce pieux commerce des deux âmes, comment ne s'entendraient-elles pas, et comment l'amour de Dieu ne naîtrait-il pas dans le cœur de l'en-
Tant, s'allumant au foyer des deux plus purs amours de cette terre: l'amour maternel et Tamour filial ?
Au lieu d'amener peu à peu Tenfant à la relif^non, de le conduire des images aux idées, Rousseau, après avoir laissé longtemps ignorer à son élève le nom'et l'idée de Dieu, s'arrange pour lui en faire une révélation solennelle. Il choisit le lieu de la scène : ce n'est point dans un simple et modeste intérieur, c'est sur une montagne élevée, en face des Alpes, au lever du soleil, que Dieu va être révélé àÉmile. C'est avec cette pompe majestueuse et apprêtée que le vicaire savoyard initie Emile à la religion. Quelle que soit la magnificence du cadre et la grandeur du tableau, je me laisse aller malgré moi à préférer une de ces scènes de famille qui se rencontrent dans les plus obscures maisons : un enfant agenouillé près de sa mère, répétant d'une voix innocente la prière qu'elle lui enseigne; Dieu entrant familièrement dans l'âme du fils avec les paroles de la mère, rien qui ne soit de tout le monde et de tous les jours, rien qui sente la mise en scène et le coup de fhéâtre. Je reconnais volontiers que, dans la profession de foi du vicaire savoyard, Témotion des grands aspects que Rousseau aime à me montrer se mêle heureusement à l'émotion des sentiments rehgieux qu'il excite dans mon âme ; cependant, l'humble scène que je me figure en lisant Fénelon, celte scène qu'éclairent à la fois le doux visage d'une mère enseignant son enfant et la majesté du Dieu tout-puissant, ce contraste ou cette union de ce qu'il y a de plus humble et de ce qu'il y a de plus grand, parlent plus à mon cœur que toute la pompe éloquente de Rousseau.
Il y a dans la profession de foi du vicaire savoyard deux choses qu'il faut distinguer : d'une part, ce qui tient à Jean-Jacques Rousseau, ce qui exprime ses opinions, ce qui se rapporte à Fhistoire de sa vie; d'autre part, ce qui tient à la question religieuse. La première partie touche au drame, car il y a un drame dans le prologue de la profession de foi ; la seconde partie touche à la philosophie et au christianisme.
Voyons d'abord ce que j'appelle le drame dans le vicaire savoyard, et ce qu'il y a de l'âme et des opinions de Rousseau dans ce personnage. Rousseau ne souffrait pas volontiers qu'on attaquât devant lui l'existence de Dieu. Un jour, dans le salon de mademoiselle Quinault, les beaux esprits du temps s'évertuaient à railler la religion. Madame d'Épinay, qui raconte la scène, « craignant qu'ils ne voulussent détruire toute religion, demanda grâce pour la rehgion naturelle. — Pas plus pour celle-là que pour les autres, me dit Saint-Lambert; qu'est-ce qu'un Dieu qui se fâche et s'apaise? — Mademoiselle Quinault : Mais parlez donc, marquis ; est-ce que vous seriez athée ? — A sa réponse, Rousseau se fâcha, et murmura entre ses dents ; on l'en plaisanta. — Rousseau : Si c'est une lâcheté que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est
présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu^ » Cette profession de foi chez mademoiselle Quinault me paraît presque plus belle que celle du vicaire en face des Alpes.
Partout, dans la correspondance de Rousseau, je trouve des témoignages de sa foi en Dieu, et il ne serait pas difficile de recueillir çà et là dans ses lettres les pensées éparses de la profession de foi du vicaire. «J'ai de la religion, mon ami, écrit-il en 1758 à M. Vernes^ et bien m'en prend ; je ne crois pas qu'homme au monde en ait autant besoin que moi. J'ai passé ma vie parmi les incrédules, sans me laisser ébranler; les aimant, les estimant beaucoup sans pouvoir souffrir leur doctrine... Mon ami, je crois en Dieu, et Dieu ne serait pas juste si mon âme n'était immortelle. Voilà, ce me semble, ce que la religion a d'essentiel et d'utile; laissons le reste aux disputeurs. Je vous l'ai dit bien des fois, nul homme au monde ne respecte plus que moi l'Évangile, dit-il encore à M. Vernes dans une autre lettre écrite aussi en 1758 ; c'est à mon gré le plus sublime de tous les livres; quand tous les autres m'ennuient, je reprends toujours celui-là avec un nouveau plaisir ; et quand toutes les consolations humaines m'ont manqué, jamais je n'ai recouru vainement aux siennes. »
La profession de foi du vicaire savoyard n'est donc pas dans Rousseau une fiction romanesque ; il y exprime sa pensée et son sentiment ; mais il n'a pas pris son vicaire et l'élève qu'il lui donne dans l'his-