Mémoires de madume d'Épinmj^ année
toire de sa vie seulement et de ses sentiments; il les a pris aussi dans son imagination. Il a fait pour eux comme pour Saint-Preux et comme pour Julie, où il a mis beaucoup de sa personne, en substituant souvent ce qu'il aurait voulu être à ce qu'il avait été. Ce disciple qu'il met près du vicaire, pour en faire le confident et le converti de la profession de foi, a eu toutes les erreurs de Rousseau ; il en a aussi les qualités. Le vicaire, quoique Rousseau en fasse un sage ou un apôtre, tient aussi des défauts de Rousseau, et on dirait que l'auteur s'est partagé lui-même entre ces deux personnages, voulant être à la fois l'apôtre et le prosélyte des vérités qu'il va annoncer. « J'apprenais à le respecter chaque jour davantage, dit le disciple parlant du vicaire, et tant de bontés m'ayant tout à fait gagné le cœur, j'attendais avec une curieuse inquiétude le moment d'apprendre sur quel principe il fondait la paix de sa vie uniforme. » Mais le maître ne trouvait pas le disciple encore assez préparé de cœur à goûter la vérité, a Ce qu'il y avait en moi de plus difticile à détruire, dit le disciple ou plutôt Rousseau avec un retour évident sur son caractère^ était une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches et les heureux du monde, comme s'ils l'eussent été à mes dépens, et que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. » Peu à peu le bon prêtre apprend au jeune homme à mieux comprendre le mystère de la vie humaine. «L'homme qui fait le plus de cas de la vie est celui qui sait le moins en jouir, et celui qui aspire le plus avidement au bonheur est toujours le plus misérable. — Ah! (s'écrie alors le disciple) s'il faut
se refuser à tout, que nous a donc servi de naître ? et s il faut mépriser le bonheur même, qui est-ce qui sait être heureux? — C'est moi, répondit un jour le prêtre d'un ton dont je fus frappé. — Heureux, vous ! si peu fortuné, si pauvre, exilé, persécuté ; vous êtes heureux t Et qu'avez - vous fait pour Fétre? — Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai volontiers. y>
La profession de foi est la révélation de ce grand secret du bon prêtre. Pauvre et persécuté, il s'est fait une âme qui croit en Dieu et en sa propre immortalité; voilà d'où lui vient son bonheur. Ajoutez-y la pratique des devoirs du prêtre qu'il remplit avec un zèle scrupuleux. Il ne faut pas seulement, en effet, que l'âme soit convaincue, il faut aussi que la vie soit occupée aux choses mêmes dont l'âme est pénétrée. Cette harmonie fait le bonheur du vicaire. Il a douté, il a vacillé, mais enfin il a ressaisi d'une main ferme la foi en Dieu et eu l'immortalité de l'âme', de douteur devenu croyant, de croyant devenu pieux, mais croyant et pieux à sa manière.
Le vicaire savoyard n'est pas le seul prêtre que nous tîonnaissions, éprouvé par le doute et par le malheur, revenu à Dieu et à la rehgion, et qui trouve dans l'humble exercice de ses pieuses fonctions la seule paix et le seul bonheur que puissent goûter les âmes troublées. Le Jocelyn de M. de Lamartine est de la famille du vicaire savoyard. Comme le vicaire, il a souffert, il a douté, il a aimé, il a été aimé, il a