‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 205 sur 251 · Jocelyn, i\® époque · texte numérisé non relu

Jocelyn, i\® époque

un philosophe qui médite et un prêtre qui remplit les fonctions de son ministère, Tun soutient l'autre; mais n'allons pas nous imaginer que les méditations du vicaire savoyard soient des méditations profanes, et que sa profession de foi soit une révélation mystérieuse. Le caractère de la profession de foi est d'être un lieu commun sublime; rien de nouveau, rien de singulier, rien qui s'éloigne des vérités que l'homme a de tout temps accueillies comme sa consolation ici-bas. Faut-il énumérer quelques-uns de ces grands lieux communs qui servent de rendez-vous à tous les esprits et à toutes les âmes qui ne se sont pas corrompues volontairement par le sophisme: — l'existence de Dieu — l'immortalité de l'âme, et par conséquent son immatérialité — la puissance de Tesprit sur le corps — nos passions maîtrisées par la raison, et souvent aussi la maîtrisant — l'homme esclave par ses vices et libre par ses remords — l'espoir en la justice divine et en un monde meilleur naissant de la vue même de l'injustice qui règne parmi les hommes — la conscience enfin, « cet instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré que Dieu nous a donné pour nous avertir du chemin et pour redresser nos pas, » la conscience, que Rousseau célèbre comme notre lumière divine, et dont il fait presque ce que les théologiens font de la grâce? « Ce n'est pas assez en effet, dit Rousseau, que ce guide existe; il faut savoir le reconnaître et le suivre,.. La conscience se rebute à force d'être éconduite; elle ne nous parle plus , elle ne nous répond plus, et après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir. » Qui ne

reconnaît ici ce que Corneille dit de la grâce dans Polyeucte :

.... La grâce Ne descend pas toujours avec même efficace; Après certains moments que perdent nos langueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré : Le bras qui la versait en devient plus avare. Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement ou n'opère plus rien.

Conformer sa volonté aux inspirations de la conscience ou de la grâce, voilà le véritable but de la vie humaine , et voilà en même temps la préparation de l'homme à la vie qui lui est réservée au sein même de Dieu. Ce sont là , je l'avoue de grand cœur, les lieux communs éternels de la morale et de la religion. Rien d'inventé en effet, rien d'étrange et de merveilleux, rien qui prétende être une révélation dans cette première partie de la profession de foi ; mais c'est pour cela même que je l'estime et quejeradmire. Ces lieux communs que Rousseau a mieux aimé recueillir de la bouche de tous les siècles que de les remplacer par je ne sais quel Alcoran vaniteux sorti de son cerveau, comme ont fait depuis tant de révélateurs de club ou d'école, ces lieux communs n'ont pas seulement pour eux le témoignage de tous les temps ;et de tous les lieux; ils ont à mes yeux une sanction plus sainte encore. Ils viennent consoler l'humanité, toutes les fois que l'humanité se sent abattue et désespérée. Ils ne sont pas seulement le refuge des justes qui sont persécutés sur la terre : il y a des siècles malheureux où le mal semble triompher

insolemment du bien, où la conscience du ^,'enre Ininiain se trouble et se déconcerte, où la liberté veut dire l'anarchie, où Tordre veut dire la tyrannie, où la religion veut dire l'hypocrisie, où la sagesse et la philosophie veulent dire l'impiété; c'est dans ces heures de confusion et d'abâtardissement moral que ces grands et secourables lieux communs arrivent pour rendre à l'humanité l'espoir et le courage dont l'homme a besoin pour supporter les tristesses et les dégoûts de la vie. Non que ces lieux communs soient jamais absents de ce monde, ils vivent toujours au fond de l'âme humaine dont ils font la force; mais quand ils se sentent attaqués et la conscience humaine atteinte avec eux, alors ils s'animent^ se redressent, prennent une allure et un accent nouveaux, et disent non plus seulement aux individus, mais aux nations de laisser passer comme de fugitives images du mal ces triomphes du crime, de ne point s'en soucier plus que de l'orage ou de la maladie d'hier, et de ne désespérer ni de Dieu ni de la vertu.

Voyez I voici Athènes qui, après la guerre du Péloponèse, semble s'affaisser sous le poids de la corruption et de l'anarchie : les dieux s'en vont bafoués par Alcibiade et surpassés par Socrate : que va devenir l'âme humaine? où prendra-t-elle sa force? Le Pkédon arrive et donne à cette âme troublée l'immortalité pour se raffermir. Lieu commun î oui, ou assistance divine! Rome maîtresse du monde succombe sous ses vices : que vont devenir tous ces généreux esprits qui respiraient l'air de la liberté? N'y a-t-il plus pour l'homme que la servitude et le plaisir? Non : en attendant la divine régénération de l'Évangile, voici

venir Cicéron qui tombe orateur et se relève philosophe pour léguer à Rome le Songe de Scipion et qui place rimmortalité de l'âme humaine sous la recommandation de cette autre immortalité que les grands noms se font dans la mémoire des hommes. Fiction toute romaine, mais qui soutient les âmes; lieu commun encore si vous voulez, ou plutôt assistance divine ! Faut-il se rapprocher des temps modernes ? Voyez la France à la tin du quatorzième siècle et au commencement du quinzième, déchirée par les factions, livrée à l'étranger, sans roi et sans patrie, ravagée, désolée, désespérant d'elle-même et de Dieu ! Qui la soutiendra et qui la relèvera! Un livre et une femme : \ Imitation de Jésus-Christ et Jeanne d'Arc; le mysticisme le plus pur et le plus sublime, c'est-à-dire l'abandon à Dieu et le souverain oubli des choses de la terre; le mysticisme, qui, se changeant en patriotisme dans Jeanne d'Arc , tit d'elle la libératrice et la martyre de la France. Admirable travail de Tâme humaine sur elle-même! Un peuple allait disparaître de l'histoire, s ensevelissant dans ses dissensions et dans ses malheurs/Dieu alors lui fait retrouver un de ces lieux communs qui relèvent toutes les faiblesses, celles des peuples comme celles des individus, l'abandon à Dieu, Fabnégation de la terre. Et à mesure que l'homme abdique la vie terrestre, il se sent plus fort, plus hardi, plus confiant, même pour défendre cette terre qu'il reniait quand elle s'appelait le monde, qu'il se prend à aimer quand elle s'appelle la patrie et qu'elle exprime un devoir sacré, si bien qu'il la reconquiert pied à pied, au prix de son sang et de sa vie, et qu'il finit par retrouver

une patrie en récompense d'avoir d'abord retrouvé Dieu.

Voyez enfin le dix-huitième siècle : il s'affaissait j dans l'incrédulitc religieuse et dans i'insouciance j morale, énervé par les délices de la civilisation, 1 comme la France du quinzième siècle l'était par le I malheur. Qu'est ce qui est venu le tirer de cet engourdissement moral et lui rendre l'inquiétude reli- *gieuse, sinon la croyance? Ce sont encore ces antiques lieux communs de l'existence de Dieu, de l'immorlalité de l'âme, de la conscience et de la liberté, c'est-à-dire la profession de foi du vicaire savoyard. Ne médisons donc pas de ces lieux communs qui viennent de temps en temps régénérer et raffermir Tâme humaine. Attachons-nous à ces nobles doctrines qui retardent la chute des nations en relevant la faiblesse des individus. A qui ne peut vivre, c'est quelque chose de mourir plus tard. J'entends bien les railleurs qui disent que Sénèque n'a point empêché Néron, quoiqu'il l'eût élevé, et que la profession de foi du vicaire savoyard n'a point empêché les horreurs de 93. Le bien, je le sais, ne germe pas vite dans le monde, et ses moissons sont lentes à venir, mais elles viennent. Le stoïcisme ne s'est point découragé de prêcher, et Rome a eu son siècle des Antonins. Otez du monde ces philosophes qui raillaient les beaux esprits de la cour de Néron, que Domitien persécutait et qui n'en continuaient pas moins à avertir et à raffermir les âmes, vous passerez de Domitien à Commode; vous n'aurez ni Nerva, ni Trajan, ni Adrien, ni Antonin, ni Marc-Aurèle. Qu'y aura gagné le monde?

Oiez des âmes du dix-huitième siècle ce doute dan^s rir2crgdulité que Rousseau y a déposé gar sa professbnde foi, laissez ï'impiéfe sans contradiction ; croyez-vous que les âmes seront mieux préparées à la réforme morale et religieuse que notre siècle a sans cesse essayée et qu'il a souvent réussi à faire? Comme il a plu à Dieu de ne point faire de miracles pour rappeler les hommes à la foi chrétienne, comme il a voulu que cette régénération se fît par les voies humaines, par Tébranlement des consciences, par le regret des erreurs, par le retour progressif à la vérité chrétienne, tout a concouru à ce grand travail : l'horreur de la persécution révolutionnaire, le sang des martyrs chrétiens, les doutes précurseurs du vicaire savoyard, la vénération pour l'Évangile, vénération salutaire qui mène à la foi, quoiqu'elle n'y arrive pas elle-même. A Dieu ne plaise que je fasse un chrétien du vicaire savoyard! j'ai horreur de ces travestissements; mais j'ose dire qu'entre les hommes de son temps, le vicaire a un grand mérite. Ils ne sont plus chrétiens; le vicaire, au contraire, ne | Test pas encore; il est du côté de Tavenir au lieu d'être du côté du passé. Ah î si vous prenez la foi chrétienne pour le but que veut atteindre le vicaire, il en est loin, bien loin: mais si vous prenez l'impiété et Fathéisme pour point de départ, il en est plus loin encore, car il s'en éloigne. Tout est là. Ne mesurez pas les distances, voyez les intentions; il n'y a de loin de la religion que ceux qui s'en éloignent; tous ceux qui s'en rapprochent en sont près, à quelque distance qu'ils soient encore du but. Le vicaire est-il de ceux qui s'éloignent ou de ceux qui se rap-

prochent? Voilà la question, et cette question nous amène naturellement à la seconde partie de la profession de foi (lu vicaire, car c'est dans cette seconde partie que Rousseau essaye de déterminer à quelle distance il veut rester du christianisme.

Fénelon disait que les apologistes de la religion devaient s'appliquer d'abord à convertir les athées en déistes, puis les déistes en chrétiens, et enfin les chrétiens en catholiques. Rousseau a suivi cette méthode jusqu'au premier degré. Il a, dans la première partie de la profession de foi du vicaire, fait de l'athée un déiste. Ira-t-il plus loin? Le déiste deviendra-t-il chrétien ? Voilà ce qui fait l'intérêt de la seconde partie de la profession.

Il y a dans cette seconde partie deux points importants que je veux traiter rapidement : les doutes en faveur du christianisme, les doutes contre le christianisme.

« Je ne vous ai rien dit jusqu'ici que je ne crusse pouvoir vous être utile, et dont je ne fusse intimement persuadé, dit le vicaire ; l'examen qui me reste à faire est bien différent : je n'y vois qu'embarras, mystère, obscurité; je n'y porte qu'incertitude et défiance. Je ne me détermine qu'en tremblant, et je vous dis plutôt mes doutes que mon avis. Si vos sentiments étaient plus stables, j'hésiterais de vous exposer les miens; mais, dans l'état où vous êtes, vous

gagnerez à penser comme moi K » Incertitude et défiance, voilà donc ce que le vicaire nous promet. Il n est pas difficile de trouver des doctrines plus assurées; mais le vicaire s^nquiète de sa croyance plus que de sa logique. Les intolérants de l'incrédulité et les intolérants de la religion attaqueront cette réserve. Ceux qui se souviennent de la parole de Jésus- Christ : Sunf plurimœ mansiones in domo patris mei^ et qui croient que, même dans le sein du christianisme, il y a plusieurs degrés dans la croyance, sinon dans le dogme, mais qu'il n'y en doit point avoir dans la sincérité, ceux-là me pardonneront de savoir gré au vicaire des pas qu'il fait vers le christianisme. Ces pas sont encore incertains et même défiants, comme il le dit; qu'importe? Je ne sais rien au monde de plus touchant que cet acheminement à la fois volontaire et involontaire d'une âme vers la foi.

Je commence d'abord par rejeter une idée de Rousseau qui gâte l'intérêt qu'inspire l'état de cette âme inquiète et pieuse qui n'exagère ni ses doutes ni ses croyances. Rousseau prétend que, le culte n'étant qu'une affaire de police, on peut pratiquer celui qu^impose l'État, sans qu'on soit pour cela obligé de croire ce qu'exprime le culte public : doctrine détestable, qui ôte à la conscience humaine sa dignité, c'est-à-dire sa sincérité, et qui autorise l'hypocrisie, sous prétexte d'obéissance aux lois ^1 Si le vicaire, au lieu de l'homme sincère et pieux que je veux

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