‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 206 sur 251 · Emile ^ livre iv · texte numérisé non relu

Emile ^ livre iv

2. Nous retrouverons cette doctrine dans le Contrat social. C'est là que Rousseau la développe à loisir, et c^est là que nous l'examinerons.

JKAN-JACQUES ROUSSEAU.

écQuter, n'est plus qu'un indillenint qui prend des mains de la loi le culte qu'il ])laît à la loi de décréter, qu*ai-je alfaire de sa profession de foi ? Et que m'importe l'expression d'une pensée toujours prête à se déguiser et h se cacher? J'admire le martyr qui proclame sa foi au milieu des tourments, et une foi ainsi attestée est pour moi la vérité; mais comment croire à la vérité d'une croyance qui n'a pas le sceau de la sincérité? Qu'est-ce que cette conscience qui met ses scrupules à chicaner avec Dieu sur le dogme, et qui consent à tout avec les hommes sur la forme du dogme? Le sentiment religieux est celui qui engage le plus la conscience de l'homme, et où la sincérité par conséquent semble d'obligation étroite. Si je ne suis pas sincère en ma foi, où le serai-je? Si je me déguise sur Dieu, sur quoi ne me déguiserai-je pas? Je sais bien que vous vous déguisez par dédain : je n'aime pas que le dédain aille jusqu'à Thypocrisie; il y perd ce qu'il a de fier et de périlleux; il y prend ce que l'hypocrisie a de bas et de commode. Ne serait-ce même que par indifférence que vous vous déguiseriez, cela ne vaudrait pas mieux, selon moi. Toutes les indifférences sont mauvaises. L'homme ne vaut que par le prix qu'il met à ses sentiments. L'indifférence a un grand air dont je ne suis pas dupe; au fond, c'est faiblesse et mesquinerie de cœur. Qu'estce que la patrie? qu'est-ce que la famille? qu'est-ce que la religion ? dit l'indiffèrent.— -Les noms de conventions sociales qui ne touchent à l'âme de l'homme qu'autant que l'âme veut bien y donner prise. — Essayez d'ôter à l'âme ces prises qu'elle donne sur elle-même, l'âme ne vit plus. Ce que vous appelez les

concessions de Tâme, ce sont les causes mêmes de sa vie. Plus il y a de choses à quoi l'homme est indifférent, moins il est homme, et chaque fois qu'il met en doute un de ses sentiments et une de ses affections, il s'affaiblit et s'anéantit lui-même.

Laissons donc de côté cette indifférence systématique qui me gâte le vicaire et qui lui ôte sa dignité en lui ôtant sa sincérité» Venons aux doutes, à ses doutes sincères et scrupuleux, doutes contre le christianisme et doutes pour le christianisme. Ici l'homme est ouvert; point de déguisement, point d'indifférence : l'Évangile l'attire et le domine; mais dans l'Évangile aussi que de choses qui le déconcertent! Jamais la confession d'une âme sincère et pieuse où le doute est entré et d'où la foi ne veut pas sortir n'a été plus expressive et plus éloquente. « J'avoue que la majesté des Écritures m'étonne; la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui-là î Se peut-il qu'un livre, à la fois si sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes 1 Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même! Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs! quelle grâce touchante dans ses instructions I quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation ! Quand Platon peint son juste imaginaire, couvert de tout l'opprobre du crime

JEAN-JACQURS ROUSSEAU.

et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ. La ressemblance est si frappante, que tous les Pères de TÉglise Pont sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ! Quelle distance de Tun à l'autre I Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu'au bout son personnage; et si cette facile mort n'eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste... La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis est la plus douce qu'on puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure; Jésus, au milieu d'un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ^1 »

Non-seulement Rousseau a des moments où il se rapproche volontairement du christianisme , mais même quand il semble vouloir s'en écarter, il y

1. Livre iv. — Rousseau n*est pas le premier qui ait comparé ainsi Socrate à Jésus-Christ pour faire ressortir tout ce qu'il y a d'humain dans Socrate et de divin dans Jésus-Christ. Je lis dans les Réflexions morales de Nicole sur les Épîtres et les Évangiles le passage suivant à propos de l'Évangile du dimanche de la Passion : « Qu'on examine tous les hommes que nous pouvons connaître par les livres, et qu'on voie s'il y a rien en eux de ce caractère. Socrate, qui paraît le plus singulier de tous, est un

penche par une sorte de disposition naturelle. Je lis à la fin de la première partie de la profession de foi : <( Je médite sur Tordre de Funivers, non pour l'expliquer par de vains systèmes, mais pour Tadmirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui s'y fait sentir. Je converse avec lui, je pénètre toutes mes facultés de sa divine essence, je m'attendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons, mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je ? qu'il changeât pour moi le cours des choses, qu'il fît des miracles en ma faveur?... )) Quelle idée a donc le vicaire de la prière, s'il croit ne pas prier « en conversant avec Dieu, en s' attendrissant à ses bienfaits, en le bénissant de ses dons?)) Bizarre distinction I Admirez Dieu et adorez-le sans cesse, mais ne le priez pas! Ne dites pas: Sanctificetur nomen tuum. Écriez-vous, si vous voulez: (( Source de justice et de vérité, Dieu clément et bon ! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite ; » mais ne priez pas et ne dites pas: Fiat voluntas tua^ sicut in cœlo et in terra I Vous pouvez demander à Dieu de (( redresser votre erreur si vous vous égarez, et si cette erreur est dangereuse ; » mais vous ne devez pas lui dire: Et ne nos inducas in tentationem^ sed H-

homme tout rempli de petites idées et de petits raisonnements qui ne regardent que la vie présente, un homme qui prend plaisir à discourir de vérités pour la plupart inutiles et qui ne tendent qu'à éclairer l'esprit à l'égard de quelques objets humains ; mais on ne voit rien ni dans lui ni dans aucun des autres hommes du caractère de Jésus-Christ, de cette élévation au dessus du monde présent et de toutes les choses de la terre, et de cette application unique à ce qui regarde l'autre vie. » (Nicole, t. XI, p. 159.)

bera nos a malol Rousseau, en vérité, a Tair d'entendre la prière comme l'entendent les petites filles, qui demandent à Dieu de leur donner une robe ou un ruban. Jamais les docteurs chrétiens n'ont entendu la prière de cette façon mesquine et frivole. « Nous vous avertissons et nous vous exhortons, mes frères, au nom de Notre-Seigneur, dit saint Augustin, que vous ne demandiez jamais rien à Dieu des clioses mortelles et périssables de ce monde, mais seulement ce qu'il sait être le plus utile pour le salut de votre âme , car certainement vous ne savez pas ce qui vous est bon^ » Entre Rousseau, qui veut que l'homme ne prie pas, mais qu'il s'abandonne à la volonté de Dieu, et saint Augustin, qui veut que l'homme prie, mais qu'il ne demande à Dieu aucun des biens ou des plaisirs rJ'ici-bas, Dieu sachant mieux que l'homme ce qu'il faut à l'homme, oii est la différence ? Ce sont les mêmes arguments et les mêmes motifs, si bien que l'abandon sans prière que Rousseau impose, et la prière avec abandon que prescrit saint Augustin, se ressemblent trait pour trait. C'est ainsi que Rousseau se rapproche de la doctrine chrétienne, même quand il croit ou qu'il veut s'en éloigner.

La péroraison du vicaire savoyard, et surtout la note jointe à cette péroraison, exprime admirablement le sens et l'intention de Rousseau, car c'est là surtout qu'il s'éloigne des philosophes du temps, et qu'il réprouve énergiquement leurs doctrines ; c'est là enfin qu'il montre avec une force singulière que

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