‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 207 sur 251 · Saint Augustin, sermon sur le psaume · texte numérisé non relu

Saint Augustin, sermon sur le psaume

la morale, quoiqu'elle procède de l'âme et n'ait pas besoin d'être révélée, ne peut pourtant point se passer d'une croyance surnaturelle pour fm et pour sanction. « Fuyez ceux qui, sous prétexte d'expliquer la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, traversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l'espoir de la vertu, et se vantent encore d'être les bienfaiteurs du genre humain... Les mahométans disent, selon Chardin, qu'après l'examen qui suivra la résurrection universelle, tous les corps iront passer un pont appelé poul Seirho, qui est jeté sur le feu éternel... Les Persans sont fort infatués de ce pont, et lorsque quelqu'un souffre une injure dont, par aucune voie ni dans aucun temps, il ne peut avoir raison, sa dernière consolation est de dire : « Eh bien ! par le Dieu vivant, tu me le payeras au double au dernier jour. Tu ne passeras point le poul Serrhoqne tu ne me satisfasses auparavant; je m'attacherai au bord de ta veste et je me jetterai à tes jambes. » J'ai vu beaucoup de gens éminents et de toutes sortes de

.)EAN-JACOUES ROUSSEAU.

professions, qui, appréliendant qu'on no oriat ainsi Itaro sur eux au passage de ce pont redoutable;, sollicitaient ceux qui se plaignaient d'eux de leur pardonner... Croirai-je que l'idée de ce pont, qui répare tant d'iniquités, n'en prévient jamais? Que si Ton ôtait aux Persans cette idée, en leur persuadant qu'il n'y a ni poul Serrho, ni rien de semblable, où les opprimés soient vengés de leurs tyrans après la mort, n'est-il pas clair que cela mettrait ceux-ci fort à leur aise, et les délivrerait du soin d'apaiser ces malheureux ?. . . Philosophe, tes lois morales sont fort belles; mais montre-m'en, de grâce, la sanction; cesse un moment de battre la campagne, et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du poul Serrho ^ ! »

En relisant ces belles et fortes paroles dans mon cabinet, je me reporte malgré moi à la lecture que j'en faisais à la Sorbonne, aux impressions que mon auditoire en recevait, aux explications qu'il me demandait, aux lettres qu'il m'écrivait, enfin à toute cette communication d'idées et de sentiments qui est la plus grande utilité du professorat, et qui en est aussi le charme et l'honneur. J'ai toujours eu l'habitude de combattre les préjugés que je pense trouver dans mon auditoire, et je n'avais garde d'y manquer le jour oii je commentais l'éloge que Rousseau fait du poul Serrho ou de la nécessité des croyances surnaturelles pour servir de sanction à la morale privée et publique. Je représentais donc qu'il y a deux sociétés : l'une qui a des croyances surnaturelles, c'est-à-dire des scrupules, des remords, des expia-

1 , Fin de la profession de foi du vicaire savoyard.

lions, des pénitences, où l'homme relève surtout de sa conscience, et où le pouvoir de la conscience dans le monde est représenté par le culte et par les ministres du culte; l'autre qui n'a pas de croyances surnaturelles, qui croit que tout finit avec cette vie, et qui ne craint par conséquent de châtiments que ceux de la loi. J.e cherchais à personnifier ces deux sociétés entre lesquelles il faut que l'homme choisisse : celle de la conscience et celle du code pénal, et, pour type de Tune, je prenais le prêtre, dont le devoir est de s'adresser aux consciences, et qui souvent même remplace celles qui sont muettes et insensibles; pour type de l'autre, je prenais le gendarme, qui repousse le mal par la force. Il faut choisir, disais-je, entre le prêtre et le gendarme ! Je vis aussitôt, au mouvement de l'auditoire , que le mot semblait dur. Bon, me dis-je, j'aurai des lettres demain. Elles ne manquèrent pas, quelques-unes spirituelles, d'autres déclamatoires, presque toutes se ressentant de l'agitation qui régnait encore à ce moment dans les esprits; c'était en 1851. Je ne reculai pas, et c*est ainsi que la question du poul Serrho ou de la nécessité des croyances surnaturelles fut débattue plus longtemps que je n'avais voulu le faire.

Prenez garde, disais-je aux adversaires du poul Serrho ou des croyances surnaturelles, plus il y a de scrupules dans une société, moins il y a besoin de gendarmes, et, par contre, tout ce que vous ôtez à la conscience, vous le donnez à la police. Il faut une règle et un ordre dans une société. Toute la question est de savoir d'où viendra cette règle et cet ordre : de

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