‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 222 sur 251 · Confessions f livre x · texte numérisé non relu

Confessions f livre x

dans le style de Rousseau î comme enfin, pour achever de donner à son portrait Tair de vérité qui en fait le charme, Rousseau se peint lui-même au bas du portrait dans ce trait de vanité : « Je crus m'apercevoir que je ne lui déplaisais pas! » Rousseau a partout dans ses Confessions ce trait caractéristique des hommes du dix-huitième siècle : il est volontiers amoureux de toutes les femmes qu'il rencontre^ et il croit surtout qu'elles sont volontiers amoureuses de lui. Cette disposition d'esprit ou de cœur des hommes du dix-huitième siècle tenait aux habitudes de l'ancienne galanterie, aux mœurs sans préjugés du monde philosophique, à beaucoup de choses enfin; mais elle avait son bon côté. Les femmes excellent à découvrir le prix et la valeur des hommes ; il y a du mérite à leur plaire, parce qu'on ne leur plaît jamais sans un mérite quelconque qu'elles mettent en. lumière par l'estime qu'elles en font. L'attention d'une femme est une distinction poi^ un homme^ et une distinction presque toujours juste.

M. de Luxembourg plaisait encore plus à Rousseau que madame de Luxembourg, et cela par ce coin de vanité personnelle que nous mettons volontiers partout. « Rien de plus surprenant, vu mon caractère timide, dit Rousseau, que la promptitude avec laquelle je le pris au mot sur le pied d'égalité où il voulut se mettre avec moi, si ce n'est celle avec laquelle il me prit au mot lui-même sur l'indépendance absolue dans laquelle je voulais vivre. « L'égalité avec un duc et pair, voilà donc la glu à laquelle Rousseau se prit lui-même auprès de M, de Luxembourg. Bientôt il accepta de loger chez lui, ou plutôt dans un

(îdificc isole qui (Hait au milieu du parc, et qu'on appelait le petit château. Ce qui amena Rousseau à loger chez M. le duc de Luxembourg, lui qui avait juré, en quittant THermitage, de ne plus loger que chez soi, c'est que le jour où M. de Luxembourg vint lui faire sa visite à Montlouis, il avait clé, nous dit-il, beaucoup moins troublé de ses assiettes sales et de ses pots cassés que de l'idée que, le plancher de sa chambre étant pourri^ le duc de Luxembourg risquait, lui et sa suite, de tomber tout d'un coup au rez-de-chaussée. Il dit sa crainte au duc de Luxembourg, crainte plus noble que la honte de ses assiettes sales ; le duc de Luxembourg le redit à la duchesse, et tous deux le pressèrent, en attendant qu'on refît le plancher de sa chambre, de loger dans le petit château. Il y consentit. Comment d'ailleurs, avec le goût qu'avait Rousseau pour l'aspectiiesbois et des eaux, comment refuser cette demeure enchantée , placée entre deux pièces d'eau, si bien que « quand on regarde ce bâtiment de la hauteur opposée qui lui fait perspective, il parait absolument environné d'eau, et l'on croit voir une île enchantée, ou la plus jolie des trois îles Borromées, appelée Isola- Bella, dans le Lac-Majeur?... C'est dans cette profonde et délicieuse solitude, qu'au milieu des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, je composai, dans une continuelle extase, le cinquième livre de Y Emile, dont je dus en grande partie le coloris assez frais à la vive impression du local où je l'écrivais. Avec quel empressement je courais tous les matins, au lever du soleil, respirer un air embaumé sur le péristyle !

Quel bon café au lait j'y prenais tête à tête avec ma Thérèse ! Ma chatte et mon chien nous faisaient compagnie. Ce seul cortège m'eût suffi pour toute ma vie, sans éprouver jamais un moment |d'ennui. J'étais là dans le paradis terrestre, j'y vivais avec autant d'innocence et j'y goûtais le même bonheur. ))

Ce qui faisait que Rousseau croyait de bonne foi à l'égalité de son commerce avec M. le duc de Luxembourg, et qu'il en jouissait orgueilleusement, c'est qu'il avait proposé au duc de Luxembourg d'être son ami, et cela dans une lettre un peu guindée, qui était comme un traité de paix. M. de Luxembourg l'ayant acceptée, Rousseau se croyait à son aise. (( Votre maison est charmante., écrivait-il le 27 mai 1759 à M. le duc de Luxembourg; le séjour en est délicieux. Il le serait plus encore, si la magnificence que j'y trouve et les attentions qui m'y suivent me laissaient un peu moins apercevoir que je ne suis pas chez moi... Vous savez, monsieur le maréchal, que les solitaires ont tous l'esprit romanesque. Je suis plein de cet esprit; je le sens, et ne m'en afflige point. Pourquoi chercherais-je à guérir d'une si douce folie, puisqu'elle contribue à me rendre heureux? Gens du monde et de la cour, n'allez pas vous croire plus sages que moi, nous ne différons que par nos chimères. Voici donc la mienne en cette occasion. Je pense que, si nous sommes tous deux tels que j'aime à le croire, nous pouvons former un spectacle rare, et peut-être unique, dans un commerce d'estime et d'amitié (vous m'avez dicté ce mot) entre deux hommes d'états si divers, qu ils ne semblaient

pas faits pour avoir la moindre relation entre cux^» En proposant ainsi h M. de Luxembourg d'être son ami et en acceptant de loger chez lui, Rousseau savait pourtant bien (juel inconvénient il y a de hanter plus haut que soi. « En général, je suis convaincu, écrit-il au chevalier de Lorenzi, un des commensaux de M. le duc de Luxembourg, qu'un homme sage ne doit jamais former de liaisons dans des conditions fort au-dessus de la sienne; car, quelque convenance d'humeur et de caractère, quelque sincérité d'attachement qu'il y trouve, il en résulte toujours dans sa manière de vivre une multitude d'inconvénients secrets qu'il sent tous les jours, qu'il ne peut dire à personne, et que personne ne peut deviner. Pour moi, à Dieu ne plaise que je veuille jamais rompre des attachements qui font le bonheur de ma vie, et qui me deviennent plus chers de jour en jour. Mais j'ai bien résolu d'en retrancher tout ce qui me rapproche d'une société générale pour laquelle je ne suis point fait. Je vivrai pour ceux qui m'aiment, et ne vivrai que pour eux. Je ne veux plus que les indifférents me volent un seul moment de ma vie ; je sais bien à quoi l'employer sans euxl» Malgré ces réflexions pleines à la fois de sagesse et de défiance, Rousseau, dans les commencements sur-

Page 1