Correspondance, édition Furne, t. IV, p
2. Correspondance, édition Furne, t. IV, p. 318. — La lettre au duc de Luxembourg est du 27 mai 1759 ; celle au chevalier de Lorenzi est du 3 novembre 1760. Il y a donc entre les deux lettres plus de dix-huit mois d'intervalle. Les défiances de Rousseau ou les incompatibilités de société ont déjà eu le temps de se faire sentir.
tout, se laissa aller aux charmes de cette amitié d'un grand seigneur. La simplicité alfeciueuse du duc de Luxembourg le ravissait ; il s'ébahissait même de se trouver si familier avec M. de Luxembourg, et il s'en savait gré par vanité. Toujours inquiet sur son égalité, il manquait d'aplomb et d'assiette; mais il s'en tirait tantôt par une aisance qui aboutissait au sans-gêne, tantôt par une dignité cérémonieuse qui touchait à la défiance ; puis il passait de là à des mouvements d'attendrissement sur la bonté de M. le duc de Luxembourg, comme le jour où le maréchal reconduisit sur la route de Saint-Denis M. Goindet, l'ami de Rousseau.
Goindet est un personnage curieux et piquant dans la galerie des Confessions, La courte notice que je trouve sur M. Goindet dans V Histoire de Jean- Jacques Rousseau par M. de Musset-Pathay ne s'accorde pas avec le portrait qu'en fait Rousseau. Je serais tenté cependant de prendre des deux côtés pour avoir la véritable physionomie de M. Goindet. Dans Piousseau, Goindet est un personnage avisé et subalterne , qui se sert de ses relations avec Rousseau pour entrer dans le monde et s'y faire bien venir, qui fait les honneurs de Rousseau, qui le montre, si je puis ainsi dire. Rousseau le voit, le laisse faire, et s'en plaint ou s'en moque, selon son humeur. « Depuis mon établissement au petit château, dit Rousseau, Goindet m'y venait voir très-souvent, et toujours dès le matin, surtout quand M. et Madarne de Luxembourg étaient à Montmorency. Gela faisait que, pour passer avec lui la journée, je n'allais point au château. On me reprocha ces absences : j'en dis la raison. On me pressa
d'amener M. Coindet; je le lis. C'était ce que le drôle avait cherché. Ainsi, grâces aux bontés excessives qu'on avait pour moi, un commis de M. Thélusson, qui voulait bien lui donner quelquefois sa table quand il n'avait personne à dîner, se trouva tout d'un coup admis à celle d'un maréchal de France, avec les princes, les duchesses, et tout ce qu'il y avait de grand à la cour. Je n'oublierai jamais qu'un jour qu'il était obligé de retourner à Paris de bonne heure, M. le maréchal dit après le dîner à la compagnie : Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis; nous accompagnerons M. Coindet. Le pauvre garçon n'y tint pas; sa tête s'en alla tout à fait. Pour moi, j'avais le cœur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal. » L'histoire est piquante. Ici Coindet n'est que vaniteux; ailleurs il est un peu perfide, comme le sont tour à tour tous les amis de Rousseau , grâce à cette défiance qui lui fait voir tout en mal. « C'était un singulier corps que ce Coindet. Il se présentait de ma part chez toutes mes conaaissances , s'y établissait , y mangeait sans façon. Transporté de zèle pour mon service, il ne parlait jamais de moi que les larmes aux yeux; mais, quand il venait me voir, il gardait le plus profond silence sur toutes ces liaisons et sur tout ce qu'il savait devoir m'intéresser. Au lieu de me dire ce qu'il avait appris, ou dit, ou vu qui m'intéressait, il in'écoutait , m'interrogeait même. Il ne savait jamais rien de Paris que ce que je lui en apprenais; enfin , quoique tout le monde me parlât de lui , jamais il ne me parlait de personne :
il n'était secret et mystérieux qu'avec son ami \ » Voilà le Coindet des Confessions ; celui de l'histoire ou de la vérité est tout différent. Caissier dans la maison de MM. Thélusson et Necker , fort estimé et fort aimé de ses patrons, M. Coindet était de plus fort bien accueilli dans le monde à cause de Taménité de son esprit et de la sûreté de son commerce. Il aimait les lettres et les arts ; il ne voyait pas seulement Jean- Jacques Rousseau, il voyait aussi Bufïon^ qui lui témoignait de l'amitié. Quand Necker fut nommé contrôleur général des finances , il lui confia un emploi important, et M. Coindet resta toujours l'ami de M. Necker et de Madame de Staël jusqu'à sa mort , en 1808.
J'aime mieux le dernier portrait de M. Coindet que celui qu'en fait Rousseau, et cependant à travers la malveillance de Rousseau il est déjà aisé, si je ne me trompe, de distinguer les véritables traits de M. Coindet. C'est un honnête homme à la fois droit et adroit, ce qui est souvent le propre du caractère genevois. Il n'est pas fâché d'avoir des relations élevées , et il sait se faire bien venir dans le monde , mais cela sans mauvaise habileté et n'ayant d^autre adresse que celle de se servir de ses bonnes qualités. Grand admirateur de Rousseau, touché de l'amitié qu'il lui avait témoignée, voyant même que cette amitié lui était un honneur et un avantage dans le monde, il avait cependant compris de bonne heure quels étaient les défauts du caractère de Rousseau, ses défiances, ses ombrages, son penchant à croire aux