Confessions, livre x
JEAN-JACOUÉS ROUSSEAU,
complots et à bâtir une conspiration sur un mot. De là la réserve prudente de M. Coindet dans ses conversations avec Rousseau, de là la règle qu'il s était faite de ne point lui répéter ce qu'on disait de lui. Cette sagesse déplaisait à la vanité de Rousseau, qui voulait que tout le monde s'occupât sans cesse de lui, et qui semblait parfois n'en fuir l'empressement que pour en mieux exciter la curiosité. De plus, la confiance que M. Coindet inspirait à Rousseau préoccupait Thérèse, qui, toujours inquiète de sa condition auprès de Rousseau, était jalouse de quiconque paraissait plaire à Rousseau, et ne manquait pas d'aigrir par ses insinuations les défiances naturelles de son maître. Thérèse avait tous les défauts des petites gens, et par malheur ces défauts avaient je ne sais quel rapport avec les défauts de Rousseau. Elle était envieuse et médisante auprès d'un homme ombrageux et défiant.
Je me suis arrêté un instant sur les relations de M. Coindet et de Rousseau, parce qu'il y a là quelques traits qui expliquent la conduite et l'allure de Rousseau à Montmorency avec M. et madame de Luxembourg. Il est touché des égards que M. et madame de Luxembourg témoignent à ses amis; mais il se défie bientôt de ses amis et les accuse de le supplanter auprès de ceux qu'il leur a donnés pour patrons.
De même que les amis de Rousseau devenaient ceux de M. et de madame de Luxembourg, les amis de M. et de madame de Luxembourg devenaient ceux de Rousseau. Il raconte avec plaisir comment, sur la terrasse de sa maison de Montlouis, il recevait sou-
vent, avec M. et madame de Luxembourg, «M. le duc de Villeroy, M. le prince de Tingry, M. le marquis d'Armentières, madame la duchesse de Montmorency, madame la duchesse de Boufflers , madame la comtesse de Valeotinois, madame la comtesse de Boufflers, et d'autres personnes de ce rang, qui , du château, ne dédaignaient pas de faire, par une montée très-fatigante, le pèlerinage de Montlouis. Je devais à la faveur de M. et de madame de Luxembourg toutes ces visites; je le sentais, et mon cœur leur en faisait bien l'hommage. C'est dans un de ces transports d'attendrissement que je dis une fois à M. de Luxembourg, en l'embrassant : Ah! monsieur le maréchal , je haïssais les grands avant que de vous connaître, et je les hais davantage encore depuis que vous me faites si bien sentir combien il leur serait aisé de se faire adorer. )>
Voilà un des côtés de la vanité de Rousseau, l'attendrissement qu'il éprouve à se voir recherché par les grands; l'autre côté de cette vanité est l'attendrissement qu'il éprouve à se trouver simple et familier avec les pauvres gens. Il se sait gré d'être bon prince et de revenir souper avec le maçon Pilleu , un de ses voisins et de ses amis , après avoir dîné au château. Que conclure de ces divers traits de la vie de Rousseau à Montmorency? L'équilibre lui manquait partout: en haut, avec M. et madame de Luxembourg et leur brillante société, s'abaissant et s'enorgueillissanttrop de Fempressemeat que lui témoignaient les grands seigneurs; en bas, avec le maçon Pilleu, s'enorgueillissant trop d'être simple « et liant avec le peuple, » comme il dit, ne trouvant jamais son niveau et même
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no le cherchant jamais, quoique son bon sens lui in- (li([ual; où il était. Mais en même temps que ces traits du séjour de Uousseau à Montmorency servent à nous faire comprendre le caractère de Rousseau, ils servent aussi, ne l'oublions pas, à nous l'aire comprendre le dix-huitième siècle et Tascendant de l'esprit dans le monde, puisqu'il avait suiïi à Uousseau de quelques pages éloquentes pour voir les grands seigneurs venir le visiter dans sa petite maison de Montlouis.
Il y aurait une comparaison curieuse à faire sur la manière dont Rousseau et Voltaire usaient, chacun selon son caractère, de cet ascendant qu'avaient les lettres dans le grand monde. Voltaire ne fuyait pas les grands seigneurs, il les fréquentait même volontiers ; mais il ne leur demandait pas l'égalité, comme faisait Rousseau avec le duc de Luxembourg; il la prenait, ce qui est la seule manière de l'avoir. Ce qui faisait Taisance de Voltaire avec les grands seigneurs, c'est qu'il avait à la fois du tact et de la hardiesse ; grâce à son tact, il savait ce qu'il fallait accorder au rang, et grâce à sa hardiesse, il s'accordait à lui-même ce qu'il devait. De plus, il avait vu de bonne heure les grands seigneurs. « Voltaire, que nous appelions autrefois Arouet, a été aussi de la société de M. le grand-prieur de Vendôme, dit M. d'Argenson dans son curieux livre intitulé Les loisirs d'un Ministi^e , et dès lors je l'ai entendu appeler ce prince Valtesse chansonnière avec ce ton d'aisance qu'il a toujours pris avec les grands seigneurs » La société du
1. Loisirs (Vtm ministre^ ou Essais dans le goût de Montaigne^ composés en 17 36 par M. d'Argenson, tome 1er, 137 . ouvrage
Temple, c'est-à-dire celle de Vendôme et de son frère le grand-prieur, mêlée d'hommes de cour et d'hommes de lettrès, livrée au plaisir et aimant fort la liberté de penser et de vivre , était celle où Voltaire avait fait son apprentissage du grand monde, et elle n'avait rien qui pût le rendre fort cérémonieux; mais comme en même temps cette société se rattachait par tous ses souvenirs à Louis XIV et à l'ancienne cour , elle était de la bonne compagnie malgré ses mauvaises mœurs.
11 y a dans le génie de Voltaire et dans son caractère la marque originelle delà société du Temple, car en même temps qu'il est le plus libre des penseurs, il respecte et défend le dix-septième siècle. 11 est à la fois le chef des philosophes du dix-huitième siècle et le panégyriste éclairé de Louis XIV. Le même homme dans le monde est l'ami et le familier des grands seigneurs , sans être leur domestique ou leur parasite. Il n'a envers les grands ni l'éblouissement ni l'envie des petites gens. Quand il les flatte, c'est pour ainsi dire de haut ou de plain-pied, et il tempère si bien la flatterie par la plaisanterie, et la plaisanterie par la politesse, qu'il n'y a pas moyen de n'être pas sensible à un éloge si bien donné , et pas moyen non plus de s'armer de la flatterie contre le flatteur , et de mépriser Tencensoir en acceptant l'encens, ce qui arrive souvent.
En disant tout ce que Voltaire savait mettre de grâce et de dignité, d'aisance et de réserve dans son
intéressant et curieux d'un homme qui avait beaucoup de jugement et beaucoup de cœur.