II
commerce avec les grands seigneurs, j'ai dit naturellement tout ce que Rousseau n'y mettait pas. Arrivé tard dans le monde et y arrivant 'd'en bas, il ne put jamais y avoir le pied marin. Tantôt sauvage et tantôt empressé, tantôt impoli et tantôt obséquieux, se sauvant de la timidité par la hauteur et par l'humeur, faisant Tours faute de savoir être homme du monde; tantôt enivré d'un simple égard comme d'une distinction privilégiée, tantôt irrité d'une simple inattention comme d'un aifront, mesurant tout enfin à sa vanité, à son imagination, à ses soupçons, et rien aux usages du monde, toujours au-dessus ou au dessous de la règle, jamais en dedans ; Rousseau fut toute sa vie dépaysé et gêné dans la bonne compagnie, qui faisait tout pour l'appeler et pour le retenir, mais qui ne pouvait surmonter les difficultés qu'il portait avec lui.
Nulle part cette incompatibilité d'humeur de Rousseau avec le monde n'est plus visible qu'à Montmorency, auprès de M. le duc et de madame la duchesse de Luxembourg. Rousseau met dans son commerce avec le duc et la duchesse de Luxembourg tout ce qu'il peut mettre de sa bonne nature. Il sent ce qu'il y a de bon dans le duc de Luxembourg, ce qu'il y a de délicat et d'aimable dans madame de Luxembourg. Il est heureux de se croire aimé par des personnes de ce caractère et aussi de cette qualité; il est heureux de les aimer de son côté, car il les aime autrement et plus naïvement, j'en suis sur, que Voltaire n'a jamais aimé le duc de Richelieu. Richelieu et Voltaire, quoique bons amis, ne se sont jamais donn l'un à l'autre que la part d'attachement quecompor
tent les amitiés du monde; mais celle-là, ils se la donnaient, je pense, de bonne foi. Rousseau ne pouvait pas donner si peu. Il se livrait tout entier, mais il ne se livrait que pour peu de temps. Le moindre ombrage, la plus légère fantaisie, et même, sans cela, le seul effet de cette incompatibilité d'humeur qu'il avait avec le monde faisaient qu'il se retirait bientôt, comme il s'était avancé, tout d'une pièce.
Déjà, vers la fin de 1760, il commençait à trouver qu'il déclinait auprès de madame la maréchale. Il avait fait, dit-il, des gaucheries qui le perdaient auprès d'elle. Ainsi, il avait écrit à M. de Silhouette, le contrôleur des finances, après sa retraite, pour le louer d'avoir résisté « aux gagneurs d'argent. » Or, dit Rousseau, « j'ignorais que madame de Luxembourg était un de ces gagneurs d'argent qui s'intéressaient aux sous-fermes et qui avaient fait déplacer Silhouette. » Il lui avait lu la Nouvelle Héloïse, qui n'avait pas encore paru ; il lui lisait maintenant YEmile^ « mais cela ne réussissait pas si bien, soit que la matière fût moins de son goût, soit que tant de lecture l'ennuyât à la fm. » Était-il vrai qu'à ce moment Rousseau inspirât moins de curiosité à madame de Luxembourg? C'est fort possible. Le premier engouement était passé; mais Fhabitude, cette grande attache de l'amitié, surtout chez les grands, allait venir. Les grands s'éprennent des gens de lettres par curiosité et s'y attachent par habitude, quand les gens de lettres s'y prêtent. Malheureusement, les procédés lents et commodes du monde n'étaient point de mise avec Rousseau ; il crut qu'il devenait un ennuyeux dès qu'il se vit devenu un habitué.
L'ombrage entra dans cette âme aisément soupçonneuse; il pensa qu'il aimait le duc et la duchesse de Luxembourg, tandis qu'il était seulement pour eux un objet de distraction et d'amusement comme les grands aiment à en avoir dans le vide agi lé de leur vie, et alors, avec ce rare et merveilleux mélange de sagacité et d'inquiétude qui fait le fonds de son génie et de sa maladie, il écrivit à madame de Luxembourg cette lettre admirable et inopportune : « Que vos bontés sont cruelles, madame! Pourquoi troubler la paix d'un solitaire qui renonçait aux plaisirs de la vie pour n'en plus sentir les ennuis? J'ai passé mes jours à chercher en vain des attachements solides. Je n'en ai pu former dans les conditions auxquelles je pouvais atteindre. Est-ce dans la vôtre que j'en dois chercher? L'ambition ni l'intérêt ne me tentent pas; je suis peu vain, peu craintif; je puis résister à tout hors aux caresses. Pourquoi m'attaquez-vous tous deux par un faible qu'il faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous sépare, les épanchements des cœurs sensibles ne doivent pas rapprocher le mien de vous ? La reconnaissance suffira-t-elle pour un cœur qui ne connaît pas deux manières de se donner, et ne se sent capable que d'amitié? D'amitié, madame la maréchale ! ah! voilà mon malheur 1 Il est beau avons, à M. le maréchal, d'employer ce terme; mais je suis insensé de vous prendre au mot. Vous vous jouez; moi je m'attache, et la fin du jeu me prépare de nouveaux regrets. Que je hais tous vos titres et que je vous plains de les porter! Vous me semblez si dignes de goûter les charmes de la vie privée! Que n'habitez-vous Clarens? j'irais y
chercher le bonheur de ma vie; mais le château de Montmorency! mais Thôtel de Luxembourg! est-ce là qu'on doit voir Jean- Jacques? est-ce là qu'un ami de l'égalité doit porter les affections d'un cœur sensible qui, payant ainsi l'estime qu'on lui témoigne, croit rendre autant qu'il reçoit? Vous êtes bonne et sensible aussi; je le sais, je l'ai vu : j'ai regret de n'avoir pu plus tôt le croire ; mais, dans le rang où vous êtes, dans votre manière de vivre, rien ne peut faire une impression durable, et tant d'objets nouveaux s'effacent si bien mutuellement, qu'aucun ne demeure. Vous m'oublierez, madame, après m'avoir mis hors d'état de vous imiter. Vous aurez beaucoup fait pour me rendre malheureux, et pour être inexcusable ^ ))
Quelle sagacité dans cette lettre! quelle juste idée de l'inégalité, et par conséquent de l'impossibilité d'un commerce d'amitié avec les grands seigneurs! Mais ici vient aussitôt cette réflexion : comment Rousseau, qui voyait si bien le piège, ne Févitait-il pas? Il sait le peu que peuvent donner les grands : pourquoi leur demande-t-il plus? pourquoi leur donne-t-il plus? Il suffit de lire cette lettre pour comprendre ce qu'était Rousseau à Montmorency, gêné de tout, remarquant tout, et le soir, après avoir quitté le monde, dans la solitude, repassant en son esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, tout ce^qu'il avait dit et fait, faisant alors de ses souvenirs le sujet de méditations morales ou de lettres de roman. Ces procédés de réflexion chagrine ou de correspondance