Confessions, livre x
plaintive sont tput à fait opposés à la conduite de rhomme du monde, dont la règle est de ne jamais faire des petits incidents de la société une déclomation ou une scène, ce qui est la chose la plus fâcheuse à la bonne compagnie. Rousseau au contraire, avec sa façon de méditer sur tout, de rien faisait sans cesse quelque chose, et cela non pas seulement pour les autres, mais aussi pour lui-même. Ainsi, un jour au château, madame de Luxembourg, ayant avec elle sa petite fille, mademoiselle de Boufflers, enfant de onze ans, avait dit à Rousseau de l'embrasser. Une autre fois, Rousseau rencontre cette enfant dans l'escalier du château, et ne sachant que lui dire, lui propose de Tembrasser, ce qu'elle fait sans façons. « Le lendemain, dit Rousseau^, lisant V Emile au chevet de madame la maréchale, je tombai précisément sur un passage où je censure avec raison ce que j'avais fait la veille. Elle trouva la réflexion très-juste, et dit làdessus quelque chose de fort sensé qui me fit rougir. Que je maudis mon incroyable bétise, qui m'a si souvent donné l'air vil et coupable, quand je n'étais que sot et embarrassé ! ... » Cette gaucherie que Rousseau se reprochait tenait surtout au peu d'usage qu'il avait du monde. Le monde en effet sait à merveille remplacer l'impromptu de l'esprit par une amabilité banale. Cependant toutes les gaucheries de Rousseau n'eussent été rien, si par son imagination il ne s'en était fait des monstres, si, au moment où il faisait une bévue, il ne croyait pas avoir fait une faute impardonnable, si enfin, pour avoir rougi, bien ou mal à propos, devant madame de Luxembourg, il ne s'était pas imaginé être en disgrâce ou en déclin auprès
d'elle. Madame de Luxembourg avait bien assez d'esprit, voulant avoir Rousseau dans son entourage, pour le garder avec toutes ses gaucheries.
Ce défaut d'expérience du monde n'éclatait pas seulement avec M. et madame de Luxembourg. Pendant que Rousseau était à Montmorency, le prince de Conti lui fit deux visites, que Rousseau célèbre fort dans ses Confessions^ et il joua aux échecs avec lui. « Je savais, dit Rousseau, qu'il gagnait le chevalier de Lorenzy, qui était plus fort que moi. Cependant, malgré les signes et les grimaces du chevalier et des assistants, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que nous jouâmes. En finissant je lui dis d'un ton respectueux, mais grave : Monseigneur, j'honore trop votre altesse sérénissime pour ne pas la gagner toujours aux échecs. » Rousseau ajoute que le prince de Conti ne se fâcha pas du mot, et que, quelque temps après, il lui envoya à plusieurs reprises du gibier, que Rousseau finit par refuser, dans une lettre à la fois impolie et déclamatoire. Rousseau, dans ses Confessions, se reproche ce refus. « Refuser des présents en gibier d'un prince du sang, dit-il, qui de plus met tant d'honnêteté dans l'envoi, est moins la délicatesse d'un homme fier qui veut conserver son indépendance que la rusticité d'un mal-appris qui se méconnaît. » Rousseau a raison; mais le mal-appris, selon moi, avait commencé, quand il avait dit au prince de Conti qu'il le respectait trop pour ne pas toujours le gagner aux échecs. Pourquoi cette impertinence contre l'entourage du prince, et particulièrement contre le chevalier de Lorenzy, à qui, dans sa correspondance.
JEAN-IAGOUES ROUSSEAU.
Rousseau écrit avec affection? Je ne crois donc pas au mot de Rousseau; c'est un de ces mots qu'il trouvait après coup, qu'il aurait voulu avoir dit, qu'il croit mêm'e cette fois avoir dit, et qui n'est qu'une rusticité déclamatoire. Je suis persuadé que Rousseau, grand amateur des échecs, a joué fort simplement avec M. le prince de Gonti, et Ta gagné aussi fort simplement, sans vouloir donner une leçon aux courtisans du prince. Ghamfort raconte, dans ses Caractères et Anecdotes, que, comme on disait à Rousseau, à propos de ces parties d'échecs, qu'il n'avait pas fait sa cour au prince, et qu'il aurait dû lui en laisser gagner une ou deux : « Comment! dit-il, je lui rends la tourt » Voilà le mot vrai, le mot du joueur préoccupé de sa partie. Le récit des Confessions est la scène arrangée par l'imagination de Rousseau.
La personne qui le prônait le plus auprès du prince de Gonti était madame la marquise de Boufflers, une des plus sincères et des plus généreuses dévotes de Rousseau, et qui, pas plus que les autres, n'a échappé à ses soupçons et à ses calomnies. Madame de Boufïlers aura sa place, et une des meilleures, dans la galerie que nous ferons des dévotes de Rousseau. Aujourd'hui je n'en veux parler que pour indiquer encore en passant ce trait curieux du caractère de Rousseau, qui lui est commun avec les hommes de son temps, ce penchant à s'imaginer que les femmes sont amoureuses de lui. Rousseau croit que madame de Boufflers eut un instant pour lui une sorte de caprice. « Je ne suis, dit-il, ni assez fou, ni assez vain pour croire avoir pu lui inspirer du goûta mon âge ; mais sur certains propos qu'elle tint à Thérèse,
j'ai cru lui avoir inspiré de la curiosité. y> Paroles dignes vraiment de risée et d'indignation I fatuité de Rousseau d'un côté, qui peut taire seulement sourire; odieux propos de Thérèse de l'autre côté, qui ajoutent à Thorreur que j'ai pour cette créature bavarde et niéchante, dont les misérables cancans ont passé à la postérité, grâce au génie de Rousseau! Rousseau ajoutait foi aux stupides caquets de cette servante; il ne s'en défiait pas, la croyant bête et dévouée. Bête, elle Tétait, mais avec un fonds de méchanceté envieuse contre quiconque témoignait à Rousseau un empressement généreux, craignant toujours d'être supplantée auprès de son maître. C'était là son genre de dévouement, et, pour s'affermir auprès de Rousseau, elle empoisonnait son âme de bavardages, qu'il érigeait en récits de complots, ou repaissait sa fatuité de la prétendue curiosité de madame de Boufïlers.
Cependant Rousseau se sentait déchoir chaque jour auprès de madame de Luxembourg. Il expliquait bien son déclin par ses gaucheries; mais cela ne suffisant pas, il supposa qu'il avait un rival de faveur auprès de madame la maréchale : ce rival était le chevalier, alors l'abbé de Boufïlers, gai, charmant, pimpant, aimable, et dont la grâce et Tesprit d'à-propos faisaient encore mieux ressortir la gaucherie de Rousseau.
M. de Boufïlers n'est point assurément un des grands noms du dix-huitième siècle. Cependant, quand nous le trouvons, comme en ce moment, auprès de Rousseau, il est bon d'en dire un mot. La vie et l'esprit de M. de Boufïlers montrent un des côtés
(lu dix-huitième siècle, de ce siècle plein de contrastes, qui faisait aux gens une réputation pour (le jolis riens, et qui en mctne temps créait une société nouvelle; le plus frivole à la fois et le plus sérieux des siècles^ et dont il a été dans la destinée de M. de Boufllers de ressentir le contraste dans sa vie, en bien et en mal. Dans sa jeunesse, avant la révolution, M. de Boufflers a joui et profité grandement de la frivolité du siècle; il lui a dû son éclat et sa réputation. Dans son âge mûr, pendant et après la révolution, la gravité et même la tristesse du temps ont joué un mauvais tour à M. de Boufflers, qui s'est trouvé dépaysé dans son pays, n'ayant pas changé au milieu du changement universel : non pas qu'il ne soit arrivé à bien d'autres qu'à M. de Boufflers de n'avoir rien oublié, ni rien appris; mais comme c'étaient les choses graves que ceux-là n'avaient pas oubliées, ils étaient antiques plutôt que dépaysés, et leur ancienneté leur faisait un caractère. Quant à M. de Boufflers, comme c'était la frivolité qu'il n'avait pas oubliée, il était suranné comme une vieille mode.
M. de Boufflers fut d'abord abbé, et il avait comme abbé plus de 40,000 livres de rentes en bénéfices. C'était pour cela que sa famille lui avait trouvé une vocation pour l'état ecclésiastique* Il faisait au séminaire des chansons impies et libertines, il y fit même son conte d'Aline, reine de Golconde^ qui est un assez joli conte, dans le genre de ceux de Voltaire, mais peu édifiant. La société du dix-huitième siècle n'était pas difficile en fait de vocations ecclésiastiques; elle trouva cependant que M. de Bouf-
fiers avait beaucoup trop peu ce qu'il fallait à un abbé en passe de devenir évêque. Il troqua donc le petit collet d'abbé contre la croix de Malte, ce qui lui permettait de garder ses bénéfices et de se livrer librement à ses goûts de plaisir et de guerre. A prendre les choses sévèrement, le chevalier de Malte aurait dû aussi s'assujettir à certains devoirs ; mais l'usage sur ce point avait aboli la règle. Voilà M. Fabbé de Boufflers devenu le chevalier de Boufflers, et c'est en cette qualité qu'il fît la campagne de 1762. Il fat au camp aussi fou et aussi gai qu'il l'était au séminaire; mais il y avait le scandale de moins, et le scandale avait été si gros, que le monde lui sut gré de l'avoir ôté. De plus, il était brave; il faisait de jolis vers, disait des mots piquants ou aimables, et se permettait tout. Après la guerre, il voyagea en Suisse, et comme entre autres talents il avait celui de peindre joliment, il se donna pour peintre, et dans toutes les villes ou il passait, « il faisait, dit Grimm, le portrait des principauxhabitantset surtout des plus jolies femmes. Les séances n'étaient pas ennuyeuses ; des chansons, des vers, cent contes pour rire égayaient les visages que le peintre crayonnait, et pour achever de se faire la réputation d'un homme unique, ii ne prenait qu'un petit écu par portrait; mais lorsqu'arrivé à Genève, il voulut reprendre son véritable nom, peu s'en fallut quJoïi ne le regardât comme un aventuriers »
L'auteur d'Aline écrivit des lettres sur la Suisse, et Grimm en cite quelques pensées qu'il admire plus