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quelles ne valent, non que le tour parfois n'en soit vif et plaisant. Ainsi il dit quelque part dans ces lettres: «Les princes ont plus besoin d'être divertis qu^adorës; il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend. » La pointe d'impiété qu'il y a dans cette saillie pouvait la relever aux yeux des philosophes : à vrai dire, ce n'est qu'une plaisanterie bien tournée; le tour était beaucoup au dix-huitième siècle. Le mérite d'un mot, d'une plaisanterie, d'un conte était tout entier dans son tour. De ce côté, rien ne ressemble si peu que nos contes d'aujourd'hui à ce qui s'appelait un conte dans les salons du dix-huitième siècle. Le conte aujourd'hui est un petit roman, il est fait pour les lecteurs; il peut donc se développer et prendre ses aises. Le conte des salons du dix-huitième siècle est vif et court; il est fait pour être dit au milieu d'un cercle ou à souper; il a ses auditeurs spirituels et pressés, qu'il faut bien se garder de tenir trop longtemps. M. de Boufflers excellait dans ces contes faits pour le monde; j'en cite un pour montrer du même coup son genre de talent et ce genre de récit. « Deux amis, qui depuis longtemps ne s'étaient pas vus, se rencontrent à la Bourse. — Gomment te portes-tu? dit l'un. — Pas trop bien, dit l'autre. — Tant pis! Qu'as-lu fait depuis que je t'ai vu? — Je me suis marié. — Tant mieux. — Pas tant mieux, car j'ai épousé une méchante femme. — Tant pis! — Pas tant pis, car sa dot est de deux mille louis. — Tant mieux I — Pas tant mieux, car j'ai employé une partie de cette somme en moutons qui sont tous morts de la clave-
lée. — Tant pis ! — Pas tant pis, car la vente de leur peau m'a rapporté au-delà du prix de mes moutons. — Tant mieux ! — Pas tant mieux, car la maison où j'avais déposé les peaux de moutons et l'argent vient d'être brûlée. — Oh! tant pis! — Pas tant pis, car ma femme était dedans. » A ce conte ôtez le tour, il n'y a plus rien. Tel est l'esprit de M. de Boufïlers ; il est dans le tour et dans le mot. N'y cherchez point de fond. Et comme le tour change avec le temps et avec la mode, M. de Boufïlers devait passer vite. M. de Boufïlers était de^ces hommes qui ne peuvent pas vieillir; son genre d'esprit le condamnait à avoir toujours vingt-cinq ans.
Non-seulement M. de Boufïlers eut le malheur de survivre à sa jeunesse, il survécut aussi au monde et à la société pour laquelle il était fait. Frappé comme toute la noblesse française par la révolution, il émigra, quoiqu'il fût d'abord favorable à la cause de 89 et qu'il fût membre de l'Assemblée nationale ; il se réfugia à la cour du prince Henri de Prusse, un de ces princes qu'il avait charmés et divertis autrefois. L'émigration semblait devoir être moins pénible à M. de Boufïlers qu'à tout autre^ puisqu'il avait beaucoup aimé les voyages; mais quoique les voyages ressemblent à l'exil par l'éloignement, ils en dilïèrent par la pensée et le sentiment. L'émigration fut donc pénible pour M. de Boufïlers; il ne trouva qu'une bienveillance capricieuse qui lui fit sentir la différence que font les princes entre ceux qui les divertissent et ceux qu'il leur faut secourir^ Il rentra en France en i 800 et fut bien accueilli par le premier consul, maisil n'en obtint rien, pas même une préfecture.
M. de Boufflers, en 1785, avait été gouverneur du Sénégal et l'avait fort bien gouverné ; il aurait pu être bon préfet : les succès et la réputation de l'homme du monde cachaient en M. de Boufflersaux yeux du premier consul les talents du gouverneur du Sénégal. La société grave et guerrière qu'organisait Napoléon ne se prêtait pas au genre d'esprit de M. de Boufflers. Il resta inoccupé, et il ne rentra même à l'Institut qu'en 1804, comme ancien académicien. Quelque temps auparavant, étant chez madame de Staël, qui lui demandait pourquoi il n'était pas de l'Académie, il lui avait répondu par le quatrain suivant :
Je vois Tacadémie où voqs êtes présente; Si vous m'y recevez^ mon sort est assez beau; Nous aurons à nous deux de Tesprit pour quarante, Vous comme quatre et moi comme zéro.
L'ancien gentilhomme appliquait même aux princes de l'ère nouvelle ce don de louer gracieusement qu'il avait eu au suprême degré. Voici des vers qu'il fit, chez la princesse Élisa Bacciocchi, sur le prince Jérôme Bonaparte qui revenait d'une croisière :
Sur le front couronné de ce jeune vainqueur J'admire ce qu'ont fait deux ou trois ans de guerre; Je l'avais vu partir ressemblant à sa sœur, Je le vois revenir ressemblant à son frère.
Les vers étaient jolis, mais ce n'était plus guère le temps des jolis vers, et M. de Boufllers ne fut pas préfet.
Tristedestinée, après tout, que celle deM. de Boufflers, et dont il ne faut pas imputer le désappointement à la révolution seulement! Avant la révolution, les contemporains de M. de Boufiflers, le voyant vieillir sans mûrir, l'avaient jugé avec la sévérité de Tespérance trompée ou de Tenvie satisfaite, Laclos, faisant son portrait, sous le nom de Fulber, dans la Galerie des Etats- Généraux^ avait dit de lui : « Fulber eût été le plus heureux des hommes, s'il avait pu demeurer toujours à vingt-cinq ans. Récits voluptueux, couplets amusants, vers agréables, cette foule de rêves qui sont les hochets d'une jeunesse partagée entre l'amour et les talents donnent une espèce de célébrité; mais lorsque la saison des folies aimables est passée, lorsque la raison vient revendiquer ses droits, elle rougit de succès dus à de si petites choses. Fulber en est à ces tristes expériences. Né sérieux, il veut être gai; frivole, il veut être grave; bon, il veut être caustique. Il est né quatre-vingts ans trop tard. » Rivarol, plus sévère encore que Laclos et accusant la vivacité de M. de Boufflers d'aller jusqu'à Tinconséquence, le caracte^risait ainsi : « Abbé libertin, militaire philosophe, diplomate chansonnier, émigré patriote, républicain courtisan. )) Il y a là assurément trop de contrastes pour une seule vie ou pour un seul caractère; mais tous ces contrastes ne sont pas des défauts, et j'avoue que V émigré patriote et le militaire brave et philosophe me plaisent fort.
J'ai voulu jeter un coup d'œil sur la vie de M. de Boutïlers pour montrer ce qu'était ce prétendu rival de Rousseau^ qui aida, sans le savoir, à son déclin
auprès de madame de Luxembourg. Rousseau, en effet, n'avait rien pour lutter contre cette brillante amabilité. Il faisait son possible pour plaire ou du moins pour ne pas déplaire à cette société frivole et amusante qu'il voyait malgré lai, mais il jouait de malheur. Par exemple, il avait un chien qu'il aimait beaucoup et qu'il appelait Duc; une fois devenu, à Montmorency, le familier de M. le duc et de madame la duchesse de Luxembourg et le commensal des grands seigneurs, il débaptisa son chien et l'appela Turc. C'était, croyait-il, une attention polie; par malheur, un des jeunes seigneurs de la société de madame de Luxembourg, le marquis de Villeroy, l'apprit et en fit l'histoire en plein souper devant Rousseau, qui ne sut que dire, et qui .comprit trop tard « que ce qu'il y avait d'offensant pour le nom de duc dans cette histoire n'était pas tant de l'avoir donné à son chien que de le lui avoir ôté. A ces petits tracas, que grossissait l'imagination de Rousseau, vinrent bientôt se joindre les soucis que lui causa l'impression de V Emile.
Ici je dois m'arrêter un instant. Les soucis que causa à Rousseau l'impression de Y Emile ont une grande importance dans sa vie, car c'est à ce moment et à ce propos qu'il ressentit la première atteinte de la triste et fatale manie qui le tourmenta le reste de sa vie et l'obséda chaque jour davantage. Cette première fois , il reconnut et il s'avoua sa maladie, n'étant pas encore assez mal pour n'avoir plus conscience de lui-même.
Personne n'a mieux défini sa maladie que Rousseau lui-mcme. Il y avait quelques retards dans l'im-
pression de Y Emile, Ces retards excitaient les ombrages de Rousseau. « Plus j'avais à coeur, dit-il, la publication de mon dernier et meilleur ouvrage, plus je me tourmentais à chercher ce qui pouvait raccrocher; et, toujours portant tout à l'extrême, dans la suspension de l'impression du livre j'en croyais voir la suppression... J'écrivais lettres sur lettres à l'imprimeur Guy, à M. de Malesherbes \ à madame de Luxembourg; et les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les attendais, me troublais entièrement; je délirais. Malheureusement j'appris dans le même temps que le père Griifet, jésuite, avait parlé de V Emile, et en avait rapporté des passages. A l'instant, mon imagination part comme lin éclair me dévoile tout le mystère d'iniquité: j'en vis la marche aussi clairement, aussi sûrement que si elle m*eût été révélée. Je me figurai que les jésuites, furieux du ton méprisant sur lequel j'avais parlé des collèges, s'étaient emparés de mon ouvrage; que c'étaienteux qui en accrochaient l'édition,... que prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutais pas, ils voulaient retarder l'impression jusqu'alors, dans le dessein de tronquer, d'altérer mon ouvrage, et me prêter, pour remplir leurs vues, des sentiments différents des miens. Il est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie et lui donner un air de vrai-
1 . M. de Malesherbes, qui était alors chargé de la direction de l'imprimerie et de la librairie, était grand partisan de Rousseau. 11 avait fait lui-même le traité de Rousseau avec le libraire Duchesne pour l'impression de VEmile, et il en corrigeait les épreuves.
semblance; que dis-je? m'y montrer l'évidence et la démonstration ^ »
Voilà une véritable clinique de la maladie de Rousseau faite par lui môme. Cette disposition à prendre ombrage de tout, à grouper les circonstances les plus insignifiantes et à les rapporter à je ne sais quel complot imaginaire, cette sagacité maladive de Tesprit qui fait qu'il interprète tout en mal, cette clairvoyance dans le faux, cette promptitude de conjectures, ce don de produire autour de soi un mirage fatal et de vivre dans le milieu qu'on a créé comme dans la réalité, tels sont les traits principaux de ce délire mélancolique qui remplit la fin de la vie de Rousseau, et dont nous trouvons ici le premier accès. Quand il écrivait le livre xi des Confessions^ Rousseau était dans un moment lucide; il avouait sa maladie en la racontant, il était à la fois Tobservateur et le sujet de l'observation, le médecin et le malade. Plus tard, en révisant son manuscrit, comme la maladie ne lui laissait plus de trêve, il eut soin d'ajouter en note qu'il n'était pas malade, que ses soupçons étaient justes,^ et qu'il était véritablement victime d'un alfreuK complot et non point de son imagination. Que croirons-nous, le récit du livre XI des Confessions, qui est le récit du médecin, ou la note de la révision, qui est la note du malade ? Nous retrouvons dans sa correspondance de 1761 les moines traits de maladie et les mômes aveux de folie. Nous pouvons môînc y suivre de plus près ses rapides passages du délire à la raison, de la maladie à l'ob-