‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 228 sur 251 · Confessions f livre xi · texte numérisé non relu

Confessions f livre xi

servation et au repentir. Tantôt il est tout entier à ses soupçons : « ... Mon livre est perdu, écrit-il à madame la duchesse de Luxembourg le i3 décembre 1761 ; je ne doute nullement que les jésuites ne s'en soient emparés avec le projet de ne point le laisser paraître de mon vivant..,, et d^en substituer un autre après ma mort.... Il faudrait un mémoire pour vous exposer les raisons que j'ai de penser ainsi. Ce qu'il y a de très-sûr, au moins, c'est que le libraire n'imprime ni ne veut imprimer,, qu'il a trompé M. de Malesherbes, qu'il vous trompera, et qu'il se moque de moi avec l'impudence d'un coquin qui n'a pas peur et qui se sent bien soutenu. » Tantôt il reconnaît son aveuglement, sa folie, et dans son chagrin il va jusqu'à vouloir se tuer, si bien que nous retrouvons ici cette pensée du suicide qui a fini par le perdre. « C'en est fait, cher Moultou, écrit-il le 23 décembre 1761 à un de ses amis de Genève, nous ne nous reverrons plus que dans le séjour des justes. Mon sort est décidé par les suites de l'accident dont je vous ai parlé cidevant; et, quand il en sera temps, je pourrai, sans scrupule, prendre chez milord Édouard les conseils de la vertu même i. Ce qui m'humilie et m'afflige est une fin si peu digne, j'ose dire, de ma vie, et du moins de mes sentiments. Il y a six semaines que je ne fais que des iniquités, et n'imagine que des calomnies contre deux honnêtes libraires, dont l'un n'a de torts que quelques retards involontaires, et l'autre un zèle plein de générosité et de désintéressement,

1. Voyez /a Nouvelle Héloïse, troisième partie, lettre xxii®.

que j'ai payé, pour toute reconnaissance, d'une accusation de fourberie. Je ne sais quel aveuglement, quelle sombre humeur, inspirée dans la solitude par un mal affreux, m'a fait inventer, pour en noircir ma vie et l'honneur d'autrui, ce tissu d'horreurs, dont le soupçon, changé dans mon esprit prévenu presque en certitude, n'a pas mieux été déguisé à d'autres qu'à vous »

La lettre qu il écrit le même jour à M. de Malesherbes n'est pas moins désespérée. Il voit, il reconnaît son délire, et, comme TAjax antique, une fois sorti de son accès, il se fait honte à lui-même. « Depuis plus de six semaines, dit-il à M. de Malesherbes, ma conduite et mes lettres ne sont qu'un tissu de folies^ d'impertinences. Je vous ai compromis, monsieur; j'ai compromis madame la maréchale de la manière la plus punissable. Vous avez tout enduré, tout fait pour calmer mon délire ; j'ouvre en frémissant les yeux sur moi. » Quand on observe avec attention l'état d'esprit de Rousseau, tel qu'il se laisse voir dans sa correspondance, depuis ce premier accès de sa malaladie jusqu'à la publication à^Y Êmite, on voit encore de temps en temps reparaître ses défiances, sinon son délire, et Ton comprend alors le mélange qui se fait perpétuellement chez lui entre le caractère et la maladie, mélange singulier, mais fréquent chez les per-

1 . Cette lettre, disent les auteurs de la Correspondance^ a été trouvée dans les papiers de Rousseau ; elle n'a pas été envoyée à son adresse. Rousseau l'avait conservée en brouillon ; mais, quoi qu'il en soit, elle témoigne de deux choses : de l'aveu qu'il se faisait alors de son délire et de la pensée de suicide qui l'obsédait déjà.

sonnes dont la raison est troublée. Il y a beaucoup de leur caractère dans leur maladie et beaucoup aussi de leur maladie dans leur caractère, c'est-à-dire que, quand elles son malades, comme l'était Rousseau, d'après son aveu, dansles deux derniers mois de 1 761 ,il semble qu'elles ne le sontquepar Fexagérationde leur caractère. Le penchant quelles avaient s'est poussé jusqu'à la folie, mais il n'a pas changé pour cela de nature. Et de même, quand elles recouvrent la santé, elles gardent encore l'empreinte de leur maladie, déliantes et ombrageuses, si leur folie était la défiance ; jalouses, si leur folie était la jalousie. De cette façon, la seule différence qu'il y ait pour ces personnes entre l'état de maladie et l'état de santé est pour ainsi dire le degré du mal et la distance de la modération à l'accès. C'est ainsi que nous voyons Rousseau, même quand il a recouvré la raison, retomber encore dans les soupçons, et craindre je ne sais quelles embûches de la part des imprimeurs et des libraires de VÉmile^ jusqu'à ce qiienûn V Emile soit publié. Alors Rousseau, reconnaissant non plus seulement qu'il a été malade, mais qu'il a été à grand tort soupçonneux et défiant, écrit le 30 mai 1762 à son ami de Genève, M. Moultou : « Enfin mon livre paraît depuis quelques jours, et il est parfaitement prouvé par l'événement que j'ai payé les soins ofiicieux d'un honnête homme des soupçons les plus odieux. Je ne me consolerai jamais d'une ingratitude aussi noire, et je porte au fond de mon cœur le poids d'un remords qui ne me quittera plus. » Heureux, si seulement ce remords lui avait servi d'avertissement contre son caractère, et de préservatif contre sa maladie !

286 JKAN-JACQUES ROUSSEAU.

Après le complot imaginaire contre l'impression de YÉmile, qui avait tant tourmenté Rousseau, vint l'orage contre la publication. Le livre fut déclaré par le parlement impie et blasphématoire; il fut lacéré et brûlé en la cour du palais, et l'auteur lui-même, décrété de prise de corps, n'échappa à la prison que par la fuite. Nous avons peine aujourd'hui à comprendre un pareil orage contre XEmile. L'ouvrage de Rousseau, comparé à beaucoup d'autres livres du siècle, est un retour aux sentiments religieux. 11 combat l'impiété, il défend la cause de Dieu et de l'immortalité de l'âme, il rend hommage au christianisme. 11 n'est, il est vrai, d'aucune église, mais il prêche les bons et grands sentiments qui sont nécessaires à toutes les églises. Gomment donc un pareil livre fut-il accusé et condamné, quand tant d'autres plus coupables et plus pernicieux étaient épargnés? L'histoire du temps peut seule nous expliquer cette énigme.

C'était en 1762, au moment de la lutte entre les jésuites et les parlements= Dans cette lutte, les jésuites succombèrent, et le 6 août le parlement prononça la dissolution de la société des jésuites; mais pour frapper les jésuites, qui, aux yeux de beaucoup de personnes, défendaient la cause de la rehgion et de l'Eglise, le parlement croyait nécessaire de témoigner hautement de son attachement à la religion et à l'Église. Il tenait à montrer qu'il était meilleur chrétien que les jésuites, et la publication de XÉmile^ qui n'était un ouvrage religieux que pour les impies, tandis (ju'il était un ouvrage impie pour les vrais chrétiens, devenait une occasion de faire acte de

zèle pour la religion. De là cet empressement à accuser et à condamner le livre et l'auteur. L'arrêt contre VÉmile et contre Rousseau est du 9 juin 1762, et l'arrêt contre la société de Jésus est du 9 août. L*un était la préface et l'autorisation de Tautre.

Rousseau ne comprenait rien à cette tactique, et quand on lui parla des poursuites que le parlement songeait à faire, il prit le propos pour un faux bruit, il crut même, dit-il, « que ce bruit était une invention des liolbacliiens pour tâcher de l'effrayer et pour l'exciter à fuir. » Gomme il avait fait son livre contre la philosophie irréligieuse et non contre le christianisme, c'était du côté des philosophes qu'il attendait la guerre et non du côté de l'Église ou du parlement. De plus, il croyait avoir pour lui le crédit de madame de Luxembourg, qui connaissait beaucoup l'ouvrage, et l'appui de M. de Malesherbes, il croyait même être certain de la faveur du ministère. Que pouvait-il donc craindre? Rousseau ne savait pas que le ministère lui-même, c'est-à-dire M. deChoiseul, songeait à frapper les jésuites. Voulant frapper les jésuites, il ne fallait pas qu'il montrât une indulgence partiale pour les livres et les auteurs qui attaquaient la religion. Rousseau d'ailleurs avait eu un grand tort : il avait mis son nom à son livre, ce qui était contraire aux usages et aux maximes du parti philosophique ^ La pratique de l'anonyme accom-

1. Vollaire écrivait le 13 août 1762 à Helvétius : « H ne faut jamais rien donner sous son nom ; je n'ai pas même fait la Pucelle. Maître Joly de Fleury aura beau faire un réquisitoire, je lui

modait tout le monde. Elleaccommodaitrécrivain qui attaquait et lui épargnait des périls quel epicuréisnie du dix-huitième siècle ne se souciait guère de courir; elleaccommodaitles magistrats et les administrateurs, qu'elle dispensait du devoir incommode d'être sévères. On sévissait contre le livre qu'on faisait brûler par le bourreau ; on ignorait complaisamment l'auteur, qui pouvait se donner le plaisir d'aller lui-même voir brûler son livre. En se nommant publiquement, Rousseau gênait tout le monde; il faisait acte de citoyen dans un pays ou il n'y avait que des sujets. Un citoyen en etîet ne doit pas plus cacher sa personne que sa pensée. Un sujet n'a pas les mêmes devoirs, n'ayant pas les mêmes droits. Je ne suis tenu d'être franc que si je suis sûr d'être libre. Les philosophes, n'étant pas libres, se dispensaient d'être francs ; ils répandaient leurs pensées et cachaient leurs noms. Les salons le savaient; le pouvoir consentait à les ignorer. Rousseau troublait, par sa franchise inopportune , cette convention tacite faite entre le pouvoir et les écrivains. Le parlement résolut donc de poursuivre Rousseau , afin de paraître un zélé défenseur de la religion ; le ministère servit les poursuites pour avoir le même mérite, et c'est ainsi que celui qui aurait dû être soutenu par le parlement, par le pouvoir et même par l'Église, comme un auxiliaire contre les philosophes, auxiliaire indiscret et incommode, je l'avoue, mais puissant, celui qui s'attendait à être pris comme un allié, et qui s'y prédirai qu'il osl un calomnialeur, que c'est lui quia fait laPucellc^ qu'il veut ui^chammeiil mettre sur mon compte. »

tait au fond d'assez bonne grâce, se vit tout à coup attaqué par le parlement , abandonner par la cour et renié par les philosophes. « Gomme nous aurions chéri ce fou, s'il n'avait pas été faux frère! écrivait Voltaire à Damilaville le 30 juillet 1762. Et qu'il a été un grand sot d'injurier les seuls hommes qui pouvaient lui pardonner ! »

Décrété de prise de corps, Rousseau voulait, dit-il, aller en prison et comparaître devant le parlement. Ses amis et ses protecteurs, le duc et la duchesse de Luxembourg, M. de Malesherbes , s'y opposèrent. Rousseau prétend qu'ils craignaient d'être compromis par ses réponses. Par générosité donc, il se décida à fuir, à quitter la France^ et cette résolution soulagea, dit-il, tout le monde. Le duc et la duchesse de Luxembourg s'empressèrent de lui procurer les moyens de partir ; le duc l'aida à emporter de sa maison de Montmorency au château tous ses papiers, à en faire le triage et à brûler les moins importants ; il lui donna un cabriolet de poste. L'arrêt de prise de corps fut prononcé par le parlement à midi; Rousseau ne quitta Montmorency qu'à quatre heures. Les huissiers envoyés par le parlement auraient donc pu le trouver, mais ils allaient lentement, comme gens qui ne se souciaient guère de prendre leur prisonnier. « Entre La Barre et Montmorency, dit Rousseau, je rencontrai dans un carrosse de remise quatre hommes en noir qui me saluèrent en souriant. Sur ce que Thérèse m'a rapporté dans la suite de la figure des huissiers, de l'heure de leur arrivée et de la façon dont ils se comportèrent, je n'ai point douté que ce ne fussent eux. » Je n'en doute point non plus, surtout au salut. Rien

ne nous paraît plus étraut^^o aujourd'liui que des Imissiers qui reconnaissent leur prisonnier, et qui le saluent au lieu de l'arrêter. Cette facilité était l'effet de l'esprit du temps et le témoignage de la complicité universelle. En haut comme en bas, tout le monde, au dix-huitième siècle, cédait à l'ascendant des idées nouvelles. M. de Malesherbes, le directeur général de la librairie, corrigeait lui-même les épreuves de X Emile ^ et les huissiers du parlement saluaient l'auteur qu'ils étaient chargés d'arrêter. Comme chacun avait le désir et l'espoir d'un nouvel ordre social que chacun se peignait en beau, personne ne songeait à soutenir sincèrement l'ancien ordre social. Ses défenseurs officieux se contentaient de sauver les apparences : ils faisaient faction sur les remparts, mais ils se gardaient bien de tirer sur ceux qui venaient attaquer la forteresse. C'est de cette manière aussi bien que fut défendue la Bastille, si j'en crois les meilleurs témoins de l'événement. La défense matérielle ne fut pas plus énergique que la défense morale. Les soldats de la Bastille, de même que les défenseurs de l'ancien ordre social, ne croyaient plus au bon droit de leur forteresse. Ce manque de foi énervait les âmes et les bras. Tout ce qui défendait l'ancienne monarchie, tout ce qui avait encore un air formidable s'adoucissait par une sorte d'amollissement général. Il y avait encore des dehors de persécution, il n'y avait plus de persécuteurs, et si les persécutés criaient, c'était par tactique et non plus par souffrance. Étrange aveuglement, dira-t-on, de la société d'avant 80, qui conspirait avec ses propres

ennemis, et qui introduisait le cheval de Troie dans les murs :

Scandit fatales machina muros Fseta armis : pueri circum innuptseque puellae Sacra canunt fenumque manu contingere gaudent.

Ne nous étonnons pas trop de cet aveuglement; nous l'avons vu de nos jours, quand la société d'avant 1848 s'était prise de je ne sais quelle prédilection insensée pour les romans qui lui faisaient affront ou qui la rendaient odieuse, quand les salons applaudissaient à qui mieux mieux aux récriminations envieuses de la mansarde, quand les habits noirs s'abaissaient par caprice d'imagination devant les blouses. Comme la société prétendait s'ennuyer, elle s'amusait à se laisser démolir. Ne blâmons donc pas nos pères; ils avaient de plus une excuse que nous n^avions pas. Ils sentaient que l'ancienne société, la* société inégale et arbitraire ne pouvait et ne devait plus vivre, et qu'une société nouvelle, celle de 89 s'approchait. Cette société nouvelle, fondée sur la liberté et sur l'égalité, les uns la saluaient avec espoir, les autres la laissaient venir avec un assentiment généreux; nos pères n'abandonnaient donc qu'une maison près de s'écrouler et qu'ils avaient le droit de ne point vouloir soutenir. Quant à nous, c'est bien différent. Nous avons démoli nous-mêmes la maison que nous avions bâtie, ou nous avons sottement applaudi à ses démolisseurs. Si nos pères d'une main démolissaient 88, de l'autre ils bâtissaient 89. Nous avons, quant à nous, démoli ou laissé

démolir notre maison, sans vouloir ni savoir en bâtir une autre, et les démolisseurs, qui nous semblaient si aimables ou si intéressants, n'en savaient pas plus que nous, ce qui fait que nous sommes restés dans la rue, tout ébahis de notre aventure, et forcés de prendre le premier logement venu.

Le départ de Rousseau de Montmorency est le commencement de cette vie agitée et vagabonde qui fut désormais la sienne jusqu'à sa mort. Il en avait, dit-il, le pressentiment, car en embrassant Thérèse au moment du départ : « Mon enfant, lui dit- il, il faut s'armer de courage. Tu as partagé la ])rospérité de mes beaux jours; il te-reste, puisque tu le veux, à partager mes misères. N'attends plus qu'affronts et calamités à ma suite. Le sort que ce triste jour commence pour moi me poursuivra jusqu'à ma dernière heure. » Rousseau avait raison; mais il ne disait pas et il ne savait pas qu'il se ferait lui-même ce sort qui devait le poursuivre jusqu'à sa dernière heure.

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