‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 229 sur 251 · ROUSSEAU ET MALESHERBES · texte numérisé non relu

ROUSSEAU ET MALESHERBES

Je veux rechercher dans la Correspondance de Rousseau jusqu'en 1762, c'est-à-dire jusqu'à son départ pour la Suisse, ce qui se rapporte à sa vie et à ses idées, ce qui complète ou ce qui contredit ses Confessions ou ses ouvrages. Dans cette recherche, je rencontre les quatre lettres à M. de Malesherbes, écrites en 1762. Ces lettres sont importantes dans l'histoire de Rousseau : il s'y montre comme il veut être vu. De plus, elles expriment avec une admirable éloquence cet amour de la campagne que Rousseau finit par inspirer à son siècle. Les opinions et les sentiments de Rousseau dans sa Correspondance^ ses rapports avec M. de Malesherbes, son amour pour la campagne, tels sont les trois points que je veux étudier.

J'aime mieux Rousseau dans sa Correspondance que dans ses Confessions ; il y est plus vrai; non pas

qu'en écrivant à ses amis Rousseau ne prenne pas quelque soin de son personnage : nous taisons toujours un peu de toilette, même pour recevoir nos amis, et nous ne nous montrons jamais que comme nous voulons être vus ; nous avons raison en cela, cette surveillance sur nous-mêmes nous prolite. Cependant il y a une grande différence entre l'eifort que nous taisons sur nous-mêmes pour paraître du bon côté dans notre correspondance ou dans notre conversation, et Fartiiice inévitable qu'emploie tout homme qui fait ses confessions devant la postérité ou qui écrit ses mémoires. L'homme qui cause ou qui correspond avec ses amis ne songe pas à sa vie tout entière et à l'idée qu'il veut en laisser aux générations futures ; il songe tout au plus à la circonstance et au moment. L'homme qui fait ses mémoires arrange le portrait qu'il veut faire de lui-même. Rousseau, dans ses Confessions^ veut dire la vérité, je n'en doute pas ; mais il y a deux sortes de vérités : la vérité de la vie ou de nos actions, et la vérité telle que la voit notre imagination. Nous nous faisons tous de nous-mêmes un modèle idéal que nous tâchons d'imiter, et, comme malheureusement nous ne pouvons pas toujours atteindre à ce modèle, nous voulons au moins en laisser une image après nous. Cette image n'est pas ce que nous avons été; elle est ce que nous aurions voulu être, ce que nous trouvons en nous-mêmes, dans notre caractère, et ce que nous n'avons pas pu exprimer dans notre vie. De ce côté, cette image est vraie sans être réelle. Telle est la vérité dos Confessions; celle de la Correspondance se rapproche beaucoup plus de

la réalité, et c'est pour cela que je la préfère.

Cette réalité aussi bien n'est pas défavorable à Rousseau; et l'homme que nous voyons dans la Correspondance ydixxi souvent beaucoup mieux que le personnage qui nous est montré dans les Confessions, D'abord, un des bons sentiments qui se trouvent dans ses lettres et qui contredisent fort ses Confessions, c'est qu'il ne faut pas faire confidence au public de ses sentiments intimes. « Comme ce que j'ai eu déplus estimable, dit Rousseau à M. Moultou, a été un cœur très-aimant, tout ce qui peut m'honorer dans les actions de ma vie est enseveli dans des liaisons très-intimes, et n'en peut être tiré sans révéler les secrets de l'amitié, qu'on doit respecter, même après qu'elle est éteinte, et sans divulguer des faits que le public ne doit jamais savoir. J'espère pouvoir un peu causer avec vous de tout cela dans nos bois, si vous avez le courage de venir ce printemps. » Comment donc Rousseau, qui ne voulait parler des aventures de sa vie qu'avec un ami et dans les bois, s'est -il décidé à fairS de ses aventures et de ses sentiments un récit pour le public? Cette contradiction s'explique par les progrès de la vanité, progrès presque irrésistibles dans le cœur de tout homme qui voit ridée qu'il a de son mérite justifiée par l'admiration publique. Comment ne pas un peu se croire dieu, lorsqu'on se voit adoré, et quand surtout le siècle ne semble plus connaître qu'un seul genre de grandeur? Corneille, Molière et Racine n'ignoraient pas leur génie, il savaient leur grandeur ; mais ils avaient autour d'eux d'autres grandeurs plus ou moins légitimes, celles de la cour, celles de l'armée

et celles de TÉglise, qu'ils respectaient et (|u'ils voyaient respectées; ils n'étaient donc pas tentés de se croire seuls grands dans le monde. Le dix-huitième siècle avait bien aussi sa hiérarchie politique, militaire et ecclésiastique : il commençait même à avoir une hiérarchie de plus, celle des gens de finance ; mais comme le respect s'éloignait peu à peu de ces pouvoirs établis, soit par le mauvais esprit du siècle, soit par la faute des pouvoirs eux-mêmes^ ces hiérarchies n'étaient plus des grandeurs. En même temps la littérature prenait chaque jour plus d'ascendant. Louis XV s'engourdissait dans les plaisirs, nos armées étaient battues à Rosbach, mais nos idées triomphaient dans toute l'Europe. Les grandeurs de l'esprit devenaient peu à peu les seules qui fussent respectées. De là l'incroyable puissance de Voltaire; de là aussi celle de Rousseau, plus soudaine et plus inattendue, qui se fit comme par un coup d'État, tandis que celle de Voltaire s'était établie à l'aide du temps. Rousseau savait aussi bien que personne quelle était sa puissance sur lès esprits; il reconnaissait bien qu'il n'avait pas tous les moyens de crédit qu'avait Voltaire : il n'avait pas la fortune, il n'avait pas l'usage du monde ; mais il était fier de pouvoir se passer de tout cela, et sa vanité jouissait d'une victoire qu'il avait gagnée tout seul du fond de son grenier. <c Mon cher ami, écrit-il le 23 décembre 1761, à M. Roustan, de Genève, pour le détourner de la vie littéraire, pesez bien ce que je vais vous dire. J'ai fait quelque essai de la gloire: tous mes écrits ont réussi; pas un homme de lettres vivant, sans en excepter VoUaire^^ n'a eu des moments plus brillants que

les miens; et cependant je vous proteste que, depuis le moment que j'ai commencé de faire imprimer, ma vie n'a été que peine, angoisse et douleur de toute espèce. » Sachant sa gloire comme il la savait et goûtant sa grandeur tout en s'en plaignant, Rousseau devait naturellement se laisser aller à sa vanité; il devait peu à peu croire que sa personne était importante dans le monde, puisque ses écrits Tétaient, ne faisant pas la distinction que l'homme de lettres doit faire plus que personne entre la grandeur de la pensée humaine et la petitesse de l'homme. Une fois arrivé à croire que les événements de la vie d'un homme comme lui devaient intéresser le public, Rousseau oublia ce qu'il avait si bien dit sur Tinconvénient de faire confidence au public des secrets de son âme, et il écrivit ses Confessions,

J'ajoute que le genre de vanité de Rousseau et son genre de gloire se prêtaient à cette confession de sentiments devant le public. Il y a du prophète dans Rousseau : il ne veut pas seulement être lu, il veut être cru. Il y a aussi du dévot et du fidèle dans les partisans de Rousseau : ils n'ont pas seulement de l'admiration pour leur maître, ils ont de la foi. Or, quand les écrivains ont cette disposition à l'ascendant religieux et quand ils inspirent à leurs lecteurs ce goût de confiance et de soumission, il arrive naturellement que le chef de la secte passe à l'état de saint de son propre consentement, qui n'est pas difficile à obtenir, et du consentement de ses fidèles. L'homme alors fait eff'ort pour être aussi bon, aussi grand qu'on l'imagine, et s'il ne peut pas l'être, il se drape, il se compose. Il fait le roman de son carac-

tère, n'en pouvant pas faire l'histoire, et il le donne en évangile à son église. Tel est le principe des Confessions; tel est aussi le principe des quatre lettres à M. de Maleslierbes, qui sont des lettres .préparées pour l'édification d'un des plus honorables dévots do Rousseau, et non pas des pensées écrites en courant à UQ ami, sous l'inspiration de la circonstance. Mais avant d'en venir à ces quatre lettres à M. de Maleslierbes, je veux prendre çà et là dans la correspondance de Rousseau quelques témoignages de l'homme contre le saint ou le chef de secte, non pas pour opposer l'homme au saint et pour détruire l'un par l'autre : j'ai un meilleur dessein, je veux montrer que dans Rousseau l'homme simple et laissé à luimême vaut mieux que le saint qui s'arrange et se compose.

Un des sentiments du chef de secte, un de ceux qu'il a le plus vivement exprimés et qu'il a le plus inspirés à ses partisans, est assurément la haine des grands et des riches. C'est par là qu'il a fait école et secte, parce que son éloquence a rencontré une des mauvaises passions du peuple, l'envie ; c'est par là qu'il a eu une influence révolutionnaire : non pas que Rousseau soit dans le dix-huitième siècle le seul qui déclame con tre les grands et les riches ; c'était le ton de la littérature, qui semblait commencer à croire que dans la société toutes les vertus sont en bas et tous les vices sont en haut, comme si les hommes n'étaient pas les mêmes en haut qu'en bas, comme si la forme des vices en changeait la nature, et comme si le péché brutal n'était pas aussi détestable que le péché raffiné. Les boudoirs ne sont pas

plus prédestinés au vice que les mansardes ne sont* prédestinées à la vertu : tout dépend de ceux qui les habitent; mais dans la guerre que Rousseau avait déclarée à la civilisation, il était nécessaire de montrer que les plus civilisés étaient naturellement les plus méchants ; or, étant moins civilisés, ou plutôt jouissant moins de la civilisation, les pauvres devaient être meilleurs que les riches. De là les fréquentes apostrophes que Rousseau, dans ses ouvrages, fait aux grands et aux riches. Dans sa Corres^ pondance, il est plus indulgent et plus juste. « Je vous dirai que je n'aime pas la fin de votre lettre, écrit-il en 1758 à M. Romilly, fils d'un horloger de Genève, qui lui avait envoyé des vers, et qui, de plus, dans sa lettre avait fort déclamé contre les riches, croyant en cela se montrer le fidèle disciple de Rousseau. Vous me paraissez juger trop sévèrement les riches; vous ne songez pas qu'ayant contracté dès leur enfance mille besoins que nous n'avons point, les réduire à l'état des pauvres, ce serait les rendre plus misérables qu'eux. Il faut être juste envers tout le monde, même envers ceux qui ne le sont pas pour nous. Ehl monsieur, si nous avions les vertus contraires aux vices que nous leur reprochons, nous ne songerions pas même qu'ils sont au monde, et bientôt ils auraient plus besoin de nous que nous d'eux. Encore un mot, et je finis. Pour avoir droit de mépriser les riches, il faut être économe et prudent soi-même, afin de n'avoir jamais besoin de richesses '.)) Nous voilà loin de cette excommunication

!• Correspondance, édition Furne, p. 286, t. IV.

JEAN-JACQUES ROIISSËAU.

envieuse de la richesse, qui est le thème favori de la littérature démagogique. Vous méprisez les vices des riches, soit, si vous avez les vertus des pauvres ' ; sans cela, ce sont des vices qui s'irritent contre d'autres vices; ce sont les péchés d'en bas qui envient les péchés d'en haut. La charité du riche est d'assister le pauvre, la charité du pauvre est de supporter le riche. Cette charité-là n'est pas une moindre vertu que l'autre, car il est plus difficile d'aimer son prochain heureux et florissant que de l'aimer pauvre et malheureux, et, chose admirable, ces deux charités s'appellent mutuellement. La charité du riche rend plus facile la charité du pauvre. Le pauvre qui se voit aimé et assisté supporte volontiers la richesse de son prochain, non pas parce qu'il entre en partage de la fortune par l'aumône: comme Taumône garde toujours plus qu'elle ne donne, elle risque d'exciter l'envie au lieu d'exciter la reconnaissance, si elle n'est point accompagnée chez le riche d'un sentiment de vraie compassion; mais si la compassion est vraie chez le riche, la résignation sera vraie aussi chez le pauvre; les bons riches font les bons pauvres, et les bons pauvres font les bons riches. Je donne volontiers à qui comprend le devoir de respecter mon bien; je défends au contraire mon bien contre qui prétend le partager. Quand le pauvre allègue son droit à l'assistance, je lui oppose mon droit de propriété : les droits se heurtent et se repoussent ;

1. « Quid tibi prodest si eges facultate et ardes cupiditate ? » — «Forte in divite est pecunia et non avaritia : et in paupere non est pecunia, sed avaritia. » (Saint Augustin, sur le psaume 51.)

les devoirs s'entendent et se concilient, ils font la paix de ce monde et la béatitude de l'autre. Je me ligure le bon riche et le bon pauvre assis Tun près de Pautre au paradis; car ne pensez pas, Lazare, que ce soit seulement parce que vous êtes pauvre que vous reposez au sein de notre père Abraham ; c'est parce que vous avez eu les vertus de votre état, c'est parce que vous avez été patient et résigné au lieu d'être envieux et hargneux, c'est parce que vous avez plaint le riche au lieu de le maudire, et que vous avez pardonné à sa dureté de cœur. Voilà pourquoi, Lazare, selon le beau tableau que fait saint Chrysostôme de votre mort et de celle du mauvais riche, les anges portent votre âme au ciel avec des concerts mélodieux et des cantiques d'allégresse, tandis que les démons emportent aux enfers Tâme du mauvais riche, en dépit de tous les esclaves et de tous les serviteurs qui escortent son cercueil ^ Mais ne croyez pas qu'il n'y ait point de démons pour le mauvais pauvre comme pour le mauvais riche, et que les joies du ciel soient dues à ceux qui n'ont point eu les biens de la terre. La pauvreté et la richesse ne sont ni une vertu ni un vice, l'une qui doit toujours être récompensée, quoi qu'elle fasse, et Tautre toujours puni, quoi qu'il fasse aussi. La pauvreté et la richesse sont des professions et non des qualités.

Rousseau, dans sa Correspondance^ semble prendre une sorte de malin plaisir à déconcerter ses disciples

1. « Funus divitis antecedit lugubris turba servorum, fere- Irum pauperis praecedit angelorum psallentium multitudo. » (Saint Chrysostôme, sermon 121.)

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