‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 230 sur 251 · II. 2G · texte numérisé non relu

II. 2G

et k les décourager (te l'imitation ou de la pratique de ses maximes. J'ai tort de parler ainsi : Rousseau n'a point en cela de parti pris; il arrive seulement que, dans sa Correspondance, il ne consulte que son bon sens, tandis que dans ses livres il songe au public, dont il faut piquer la curiosité par le paradoxe. Avec ses amis, il ne songe qu'à bien les avertir, et de plus il ne laisse pas de ressentir une mauvaise humeur fort naturelle contre ceux qui discréditent ses principes en les exagérant. Ainsi, ayant lu la Nouvelle Héloïse, beaucoup de bons jeunes gens s'imaginaient qu'il n'y avait rien de plus beau que les amours de Saint-Preux et de Julie, et que c'était là ce que Rousseau avait voulu glorifier : ils faisaient de Rousseau l'apôtre de Tamour romanesque, rôle vulgaire et banal en littérature, dangereux et corrupteur dans le monde. Aussi Rousseau le répudiait-il de toutes ses forces, et il en avait le droit, car, dans la Nouvelle Héloïse^ la doctrine de l'auteur n'est pas de glorifier la faute, mais de glorifier le repentir et la réparation. Il n'a pas pris pour son idéal la maîtresse de Saint- Preux, mais la femme de M. de Wolmar. Voyez de quel ton ironique il gourmande un de ses prétendus disciples qui l'avait pris pour confident de ses amours romanesques, croyant le trouver indulgent de ce côté. On choisit toujours pour son directeur celui qu'on xîroit le plus disposé à nous pardonner, et on ne se confesse dans le monde qu'à ceux qui doivent nous absoudre. M. Deleyre était un Saint- Preux qui croyait avoir trouvé une Julie, et qui l'écrivait à Rousseau. Voici la réponse de Rousseau : « Enfin donc vous vous êtes choisi une maîtresse

teudre et vertueuse I Cela n'est pas étonnant ; toutes les maîtresses le sont. Vous vous l'êtes choisie à Paris! Trouver à Paris une maîtresse tendre et vertueuse, c'est n'être pas malheureux. Vous lui avez fait une promesse de mariage? Cher Deleyre, vous avez fait une sottise ; car si vous continuez d'aimer, la promesse est superflue; si vous cessez, elle est inutile, et peut vous donner de grands embarras..... Vous avez signé cette promesse de votre sang ! Cela est plus que tragique ; je ne sais si le choix de Tencre dont on écrit fait quelque chose à la foi de celui qui signe. Je vois bien que l'amour rend enfants les philosophes, tout aussi bien que nous autres. Cher Deleyre, sans être votre ami, j'ai de l'amitié pour vous, et je suis alarmé de l'état où vous êtes. Ah ! de grâce, songez que l'amour n'est qu'illusion, qu'on ne voit rien tel qu'il est tant qu'on aime ; et^ s'il vous reste une étincelle de raison, ne faites rien sans l'avis de vos parents. » Que dites-vous de cette conclusion prosaïque? Dans les amours romanesques, les parents sont toujours les ennemis et les tyrans : Rousseau en fait les conseillers et les arbitres souverains de la conduite de son disciple. Le plus simple bourgeois ne parlerait pas autrement, et le mérite de Rousseau en cet endroit est de ne pas parler mieux.

Il avait prêché dans Y Emile une éducation fort contraire aux usages du temps, mais il craignait que ses imitateurs, sous prétexte de faire de petits Émiles, ne fissent de petits sots, qui, ayant Tinconvénient de ne point ressembler aux sots ordinaires et de ne point s'adapter à la société du temps, seraient doublement malheureux^ Il avait raison. L'originalité

dans la sottise est une grande cause de malheur. Il craignait surtout, voyant les gens frivoles s emparer de son système d'éducation comme d'une mode, que tout ce qu'il y avait dans ce livre de sage et de vrai, le respect de Tenfance et de la jeunesse, le soin qu'il faut avoir de cette simplicité de cœur et d'esprit qui fait la force de l'enfant et qu'il faut bien se garder d'altérer, mais qu'il faut aider à croître et à s'affermir, que toutes ces bonnes et grandes maximes, qui ne sont pas l'enseigne de son livre, mais qui en sont le fond, ne fussent mises en oubli par ses disciples. 11 ne pouvait pas leur dire : Prenez garde ! il y a dans mon livre bien des choses qui sont pour le spectacle; attachez-vous au fond, laissez le dehors; il leur disait : « Vous m'inspirez pour M. et madame de GoUowkin toute l'estime dont vous êtes pénétré pour moi; mais, flatté de l'approbation qu'ils donnent à mes. maximes, je ne suis pas sans crainte que leur enfant ne soit peut-être un jour la victime de mes erreurs. Par bonheur je dois, sur le portrait que vous m'avez tracé, les supposer assez éclairés /jowr discerner le vrai et ne pratiquer que ce qui est bien. Cependant, il me reste toujours une frayeur fondée sur l'extrême difficulté d'une telle éducation : c'est qu'elle n'est bonne que dans son tout, qu'autant que l'on y persévère, et que s'ils viennent à se relâcher ou à changer de système, tout ce qu'ils auront fait jusqu'alors gâtera tout ce qu'ils voudront faire à l'avenir. Si Von ne va jusqu'au bout^ c'est un grand mal d^ avoir commencé, »

Plus tard encore, en 1770, même soin à décourager ses imitateurs, en leur montrant que l'éducation

d'Emile est plutôt inventée pour contredire les éducations ordinaires que pour s'y substituer, que c'est une censure du mal plutôt qu'un modèle du bien. « S'il est vrai que vous ayez adopté le plan que j'ai tâché de retracer dans YÉmile, écrit-il à un abbé qui Pavait consulté sur l'éducation, j'admire votre courage, car vous avez trop de lumières pour ne pas voir que, dans un pareil système, il faut tout ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des éducations ordinaires, et faire un petit talon roUge, que de suivre à demi celle-là, pour ne faire qu'un homme manqué. Ce que j'appelle le tout n'est pas de suivre servilement mes idées ; au contraire, c'est souvent de les corriger, mais de s'attacher aux principes et d'en suivre exactement les conséquences avec les modifications qu'exige nécessairement toute application particulière. »

Rousseau est un apôtre ou un chef de secte d'une espèce toute particulière. 11 veut persuader le public et il dissuade les individus : singulier procédé qui, si orw l'examine de près, peut nous révéler la pensée de Rousseau. Il ne veut pas, il l'a dit cent fois, détruire la civilisation ; il veut cependant en retarder les progrès ou en empêcher les raffinements. Il est homme de réaction plutôt que d'innovation ; il veut discréditer l'éducation molle et oisive qui était à la mode de son temps , et pour cela il prêche dans Y Emile une éducation plus forte et plus active. Il élève son disciple à la campagne, il exerce son corps autant que son intelligence, il fait travailler ses mains autant que son esprit. Voilà, comme il le dit dans sa lettre de 1770, voilà quels sont les principes;

mais il ne veut pas que tous les enfants soient élevés comme Emile, c'est-à*dire selon les mêmes formes, et qu'ils soient tous des campagnards et des menuisiers, parce qu'Emile est campagnard et menuisier : (( Ce sont là les conséquences qu'il faut nécessairement modifier dans les applications particulières. )) On a dit qu'il y a un genre de dévotion qui anéantit le véritable esprit chrétien ; on peut dire aussi qu'il y a une manière d'imiter V Emile qui contredit la doctrine même de Y Emile. La lettre tue Tesprit. De plus, en face d'une application particulière, en face d'un enfant qui va être élevé selon son formulaire, Rousseau tremble du mal qu'il va faire par ses imitateurs mala4roits. La réalité l'avertit et le corrige. Dans son roman, il était à son aise pour accommoder les événements au caractère qu'il voulait donner à son héros. Comme il créait tout, rien ne lui résistait. Il sait bien qu'il n'en est pas de même dans une éducation réelle. Les événements et les caractères ne se prêtent pas à la volonté du maître, et de là une lutte perpétuelle entre le système et la nature des choses et des hommes, de là je ne sais combien de difficultés. Le système Temportet-il, ce n'est qu'à l'aide d'une contrainte dont la nature, trop violemment asservie, prend tôt ou tard sa revanche. Aussi Rousseau craint-il que l'enfant élevé à l'instar d'Emile « ne soit quelque jour victime de la doctrine qu'il a prêchée. » Il demande donc, ou bien(( qu'on sache discerner le vrai, » ou bien qu'on prenne Féducation tout entière d'Émile, qu'on soit le maître de la nature de l'enfant et le maître des (événements aussi absolument qu'on l'est dans un

ronîari : chose impossible ; mais c'est précisément parce que la chose est impossible qu'il la demande, bien sûr qu'il sera refusé, et que de cette façon il dégagera sa responsabilité. Cette peur d'être responsable de ses doctrines est un des traits caractéristiques de Rousseau dans sa Correspondance, Il est hardi jusqu'au paradoxe dans ses livres, il est timide et circonspect jusqu'au lieu commun dans ses lettres, et je ne lui en sais pas mauvais gré. Il y a là la différence toute naturelle qui existe entre le public et les individus : le public, grosse abstraction qui représente tout le monde et personne, qu'on prêche et que Ton conseille, sans se croire chargé et responsable du sort de personne; les individus, au contraire, qui, aussitôt qu'ils sont en jeu, représentent un sort à décider et une responsabilité à encourir.

Dans ses ouvrages, Rousseau semble parfois prêcher la morale antique, avec toutes ses duretés, déguisées sous le nom de patriotisme. A l'entendre, l'État doit l'emporter sur la famille et le citoyen sur l'homme. De là, parmi ses enthousiastes, beaucoup d'honnêtes bourgeois qui pensaient devoir se draper dans les vertus antiques, en paroles, du moins; de là aussi, pendant la Révolution, cette école d'imitateurs de Sparte et de Rome, qui se croyaient de grands citoyens et n'étaient que des sots, dont quelques-uns devinrent d'affreux bourreaux. En 4766, un de ces singes maladroits de la vertu antique consulta Rousseau sur ce qu'il devait faire. 11 voulait, rlisait-il, délivrer sa patrie esclave, et pour cela il abandonnait sa femme et ses enfants, renonçait à ses devoirs d*époux et de père, s'en faisait gloire, et

demandait à Rousseau de Tadmirer, car c'est pour cela qu'il consultait Rousseau; il lui demandait moins un conseil* qu'un certificat de grand citoyen. La réponse de Rousseau est bien admirable, et faite pour décourager à jamais de leur triste manie tous ceux qui, pour arriver à la vertu extraordinaire, commencent par se dispenser de la vertu ordinaire. (( Que Cassius (c'est le nom que s'était donné l'auteur de la lettre, qui ne parlait de lui-même qu'à la troisième personne), que Cassius s'occupe du sublime emploi de délivrer sa patrie, cela est fort beau, et je veux croire que cela est utile; mais ne se permettre aucun sentiment étranger à ce devoir, pourquoi cela? Tous les sentiments vertueux ne s'étayent-ils pas les uns les autres, et peut-on en détruire un sans les affaiblir tous? fai cru longtemps, dit-il , combiner mes affections avec mes devoirs. Il n'y a point là de combinaisons à faire, quand ces attections elles-mêmes sont des devoirs. L'illusion cesse y et je vois qu'un vrai citoyen doit les abolir. Quelle est donc cette illusion, et où a-t-il pris cette affreuse maxime? S'il est de tristes situations dans la vie, s'il est de cruels devoirs qui nous forcent quelquefois à leur en sacrifier d'autres, à déchirer notre cœur pour obéir à la nécessité pressante ou à l'inflexible vertu, en est-il, en peut-il jamais être qui nous forcent d'étouffer des sentiments aussi légitimes que ceux de l'amour lilial, conjugal, paternel? et tout homme qui se fait une loi expresse de n'être plus ni fils, ni mari, ni père, ose-t-il usurper le nom de citoyen, ose-t-il usurper le nom d'homme?... « ... On dirait, en lisant la lettre de Cassius, qu'il

s'agit d'une conspiration. Les conspirations peuvent être des actes héroïques de patriotisme, el il yen a eu de telles ; mais presque toujours elles ne sont que des crimes punissables, dont les auteurs songent bien moins à servir la patrie qu'à l'asservir, et à la délivrer de ses tyrans qu'à l'être. Pour moi, je vous déclare que je ne voudrais pour rien au monde avoir trempé dans la conspiration la plus légitime ; parce que enfin ces sortes d'entreprises ne peuvent s'exécuter sans troubles, sans désordres, sans violences, quelquefois sans effusion de sang, et qu'à mon avis le sang d'un seul homme est d'un plus grand prix que la liberté de tout le genre humain. Ceux qui aiment sincèrement la liberté n'ont pas besoin, pour la trouver, de tant de machines, et, sans causer ni révolutions ni troubles, quiconque veut être libre l'est en effet. Posons toutefois cette grande entreprise comme un devoir sacré qui doit régner sur tous les autres : doit-il pour cela les anéantir, et ces différents devoirs sont-ils donc à tel point incompatibles qu'on ne puisse servir la patrie sans renoncer à l'humanité? Votre Cassius est-il donc le premier qui ait formé le projet de délivrer la sienne, et ceux qui l'ont exécuté l'ont-ils fait au prix des sacrifices dont ils se vantent? Les Pélopidas, les Brutus, les vrais Cassius, et tant d'autres, ont-ils eu besoin d'abjurer tous les droits du sang et de la nature pour accomplir leurs nobles desseins? Y eut- il jamais de meilleurs fils, de meilleurs maris, de meilleurs pères que ces grands hommes ?. . . Aussi je conclus, quoique à regret, que votre Cassius est fou, tout au moins ; et je vous avoue qu'il m'a tout à fait l'air d'un am-

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])itieux embarrassé de sa femme, qui veut couvrir du masque de l'héroïsme son inconstance et ses projets d'agrandissement. »

Quel bon sens et quel grand sens ! et comme Rousseau pénètre bien les ruses de conscience ou de charlatanisme de ce Cassius, qui, ne pouvant pas être un bon mari, s'avise d'être un grand citoyen, essayant ainsi de cacher ses vices de tous les jours sous une vertu des dimanches ! Je ne puis pas avoir les petites vertus, celles qui coûtent, parce qu'elles sont de tous les moments : eh bien ! je vais ni'arranger pour avoir les grandes vertus, celles dont Foccasion est rare dans la vie, et j'en aurai le langage et l'affectation, ne pouvant pas en avoir la pratique; cela suffira au monde, qui ne juge les héros que de loin. Rousseau n'est point dupe de ce calcul de vanité et d'ambition. Sous le grand citoyen, il découvre le mauvais mari, le mauvais fils ou le mauvais père. Il arrache son masque au charlatanisme, ou, s'il y a là plus que du charlatanisme, s'il y a du fanatisme, il ôte aussi au fanatisme le sophisme ordinaire du fanatisme dont il se fait une excuse. Quel est, en effet, le sophisme ordinaire? L'homme dévoué à l'accomplissement de ce qu'il croit un devoir ne peut se permettre aucun sentiment étranger à ce devoir.

De toutes amitiés il détache son âme,

dit Orgon, expliquant le genre de fanatisme qu'il prend dans l'entretien de Tartufe,

Et je verrais mourir frcrc, enfant, mère et femme,* Que je m'en soucierais autant que de cela!

C'est ce sophisme, qui autorise à n'avoir affection pour rien que pour l'objet de sa dévotion, que Rousseau réfute admirablement, en montrant Paccord qu'il y a entre tous les bons sentiments. Loin qu'un devoir puisse en détruire un autre, ils se soutiennent et s'affermissent mutuellement. Les cas sont rares dans la vie, où l'homme se trouve entre deux devoirs, forcé de sacrifier l'un à l'autre. Il est ordinairement entre plusieurs devoirs, qu'il doit également remplir, sans que l'un nuise à l'autre ; mais comme le devoir pèse au cœur de l'homme, il prend parfois le parti d'opposer l'un à l'autre pour se dispenser de l'un et de l'autre, et il se dit embarrassé de choisir entre ses obligations, quand il est seulement embarrassé de les remplir toutes. L'ordre, qui s'établit très-facilemenl entre tous nos devoirs et que Rousseau explique admirablement, répond à cet embarras prétendu. Il n'en est pas des devoirs de l'homme comme de ses passions. Ses passions, loin de se supporter et de s'affermir l'une l'autre, comme font les bons sentiments, se repoussent et s'excluent, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus qu'une seule qui règne sur les ruines de toutes les autres. Le fanatisme veut faire aussi d'un des devoirs de l'homme son devoir unique et exclusif ; il transforme le devoir en passion* Est-ce pour le fortifier? Non ; le devoir, ainsi transformé en passion , s'altère et s'affaiblit. Ne croyons pas, en effet, que la passion qui finit par l'emporter sur toutes les autres devienne pour cela plus forte et qu'elle remplisse plus doucement l'âme; non, elle la tourmente et l'agite, au lieu de la satisfaire ; elle a beau être excessive, elle n'est pas con-

tonte, et elle ne peut pas donner au cœur de riiomme le contentement qu'elle n'a pas. Ne laissons donc pas un devoir quelconque, soit celui de la religion, soit celui du patriotisme, dégénérer en fanatisme, et sachons que, selon la belle et profonde remarque de Rousseau, tout devoir qui veut en supprimer un autre n'est plus un devoir, mais un fanatisme, et même c'est h ce signe qu'il faut juger en» tre nos sentiments. Ceux qui n'en veulent point supporter d'autres à côté d'eux, le patriotisme qui exclut la piété, la piété qui exclut Tamour de la famille, deviennent aussitôt, par leurs excès, non plus des devoirs, mais des passions, non plus un bon sentiment, mais un fanatisme. Quiconque dit qu'il n'a pas le temps d'être bon père, tant il est occupé d'être un bon citoyen, ne le croyez pas I et surtout que la patrie ne lui remette pas le soin de sa destinée t N'ayant pas eu de cœur pour les siens, il n'en aura pas pour ses concitoyens, et il trahira son pays avec la même âme sèche et mesquine qui lui fait abandonner sa famille. Singulière erreur de croire qu'un vice a nécessairement une vertu pour contre-poids t 11 est impie envers Dieu, donc il doit aimer ses enfants: pourquoi cela? Et il n'est pas plus vrai qu'une vertu ait aussi nécessairement un vice pour contrepoids. Il aime beaucoup sa famille, donc il n'aime pas sa patrie : pourquoi cela ? Disons plutôt avec Rousseau que les bons sentiments s'appellent et se soutiennent les uns les autres. Les vices luttent l'un contre l'autre dans l'âme qu'ils déchirent, et dont ils font une image de l'enfer, de même que les vertus s'unissent et s'enchaînent l'une à l'autre, faisant

l'harmonie et la paix dans l'âme humaine, dont elles font une image du ciel.

Les livres de Rousseau inspirent la misanthropie, et même ils poussent au suicide ; il a traité cette question du suicide dans la Nouvelle Héloïse, il semble avoir voulu laisser le lecteur en suspens, tant il y donne de bonnes raisons pour et contre. Gomme le suicide a toujours un air de hardiesse et d'énergie, comme déplus au dix-huitième siècle il semblait se rattacher aux doctrines philosophiques et se séparer des doctrines chrétiennes, il y avait parmi les partisans de Rousseau des gens qui, malheureux ou non, penchaient vers le suicide, et qui consultaient le maître pour savoir s'ils devaient se tuer ou non, soit que la consultation fût un moyen d'ajournement qui ne déplaisait pas , soit que ce fût un moyen de se faire plaindre ou de se faire admirer ; il y a souvent beaucoup de vanité dans le suicide. Loin de se prêter à ces désespoirs vaniteux, Rousseau les combattait dans ses lettres avec un bon sens admirable, contredisant encore de ce côté dans sa Correspondance l'influence de ses livres, et parlant aux individus tout autrement qu'au public. « Soyez content, écrit-il en 1770 à un de ces suicides consultants, soyez content, monsieur, vous et ceux qui vous dirigent. Il vous fallait absolument une lettre de moi : vous m'avez voulu forcer à l'écrire, et vous avez réussi : car on sait bien que quand quelqu'un nous dit qu'il veut se tuer, on est obligé, en conscience, de l'exhorter à n'en rien faire. Je ne vous connais point, monsieur, et n'ai nul désir de vous connaître; mais je vous trouve très à plaindre, et n. 27

bien plus encore que vous ne pensez : néanmoins, dans tout le détail de vos malheurs, je ne vois pas de quoi fonder la terrible résolution que vous m'assurez avoir prise. Je connais l'indigence et son poids aussi bien que vous, tout au moins; mais jamais elle n'a suffi seule pour déterminer un homme de bon sens à s'ôter la vie. Car enfin le pis qu'il puisse arriver est de mourir de faim^ et l'on ne gagne pas grand'chose à se tuer pour éviter la mort... Mais l'opprobre... La mort est à préférer, j'en conviens ; mais encore faut-il commencer par s'assurer que cet opprobre est bien réel. Un homme injuste et dur vous persécute; il menace d'attenter à votre liberté : eh bien ! monsieur, je suppose qu'il exécute sa barbare menace ; serez-vous déshonoré pour cela? Des fers déshonorent-ils l'innocent qui les porte ? Socrate mourut-il dans l'ignominie?... Plus je relis votre lettre, plus j'y trouve de colère et d'ahimosité. Vous vous complaisez à Fimage de votre s^ng jaillissant sur votre cruel parent, vous vous tuez plutôt par vengeance que par désespoir, et vous songez moins à vous tirer d'affaire qu'à punir votre ennemi... Je conviens pourtant, monsieur, que votre lettre est très-bien faite, et je vous trouve fort disert pour un désespéré ^. »

J'ai cité cette lettre, parce que j'y trouve une peinture exacte de ces faux désespoirs qui, depuis la fin du dernier siècle jusqu'à ces derniers temps, avaient fait invasion dans la littérature et même aussi dans la société. Il y avait dans ces faux désespoirs bien des

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