‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 231 sur 251 · Page · texte numérisé non relu

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choses, et presque toutes petites, mais exagérées par la vanité; il y avait d'abord la mauvaise humeur que causent aux hommes les contrariétés qui sont le fonds de la vie humaine dans toutes ses conditions ; la vanité transformait ces contrariétés inévitables en malheurs exceptionnels, en injustices singulières faites par la fortune au génie ou à la vertu. Rien ne tourne plus aisément à la tristesse que la vanité trompée. De plus, la tristesse semblait une originalité ; on se faisait mélancolique pour paraître un homme supérieur; les jeunes gens mêmes visaient à la misanthropie et se hâtaient de perdre l'illusion sans prendre le temps d'avoir de Fexpérience. C'est ce travers des générations filles de la Révolution française que raillait avec une bonhomie charmante M. Lacretelle, quand, peignant dans ses vers ces Timons de vingt ans qui, au bal même, prenaient des airs de pénitents noirs et dansaient avec une sorte de componction sentimentale, il s'écriait gaiement :

Cédez-moi vos vingt ans^ si vous n'en faites rien!

Cette manie me semble discréditée aujourd'hui. La jeunesse de nos jours n'est plus triste par préméditation , comme elle l'était autrefois, et c'est tant mieux, Je ne sais pas si elle a beaucoup de motifs d'être gaie ; mais elle a grande envie de s'amuser. Le matérialisme des mœurs, qui fait la plaie de notre société plus que le matérialisme des idées , ne se prête pas à la tristesse et s'accommode aisément du plaisir, sinon de la gaieté. Il y avait dans les tiis-

tesses prétentieuses d'il y a trente ans un reflet du spiritualisme que la société avait rappris à l'école du malheur ; il y a dans la jovialité qui a repris faveur un reflet du matérialisme moderne. Enfin la passion politique, qui avait sa part dans la gravité des générations d'il y a trente ans, semble aussi avoir disparu. Quand la jeunesse est en effervescence, elle chante le Sire de Framboisi^ qui est la Marseillaise àQ nos jours.

Les faux désespérés n'étant plus qu'un portrait du temps passé, il est curieux d'en trouver la première esquisse dans Jean-Jacques Rousseau, esquisse vivante et expressive. Ce désespoir qui a besoin de se montrer, cette douleur qui, au lieu de se consumer elle-même, veut à toute force se faire plaindre et presque se faire admirer; ce désespéré qui a soin d'être disert, cette misère qui n'est pas seulement un malheur, mais qui est aussi une injustice, si bien qu'il y a un persécuteur à haïr, et que la haine soulage involontairement la douleur; l'homme s'érigeant en martyr au lieu d'être seulement un infortuné, mais en martyr irrité et déclamateur; le sang du suicidé jaillissant avec adresse sur le parent cruel, la vengeance changée en un drame qu'on montre aux spectateurs convoqués à grand renfort de déclamations, tout cela qui répugne à l'idée d'un chagrin vrai et profond et qui. dénote partout une vanité aigrie et enfiellée, voilà les traits expressifs sous lesquels Rousseau peint les faux désespérés qui se prétendaient ses disciples, et qu'il repousse avec dédain comme des contreiacteurs maladroits. Le ^^^rand Condé disait (|uc l'acteur Montfleury, qui dé-

clamait pompeusement le rôle d'Auguste^ lui gâtait le vers de Corneille :

Soyons amis, Ginna; c'est moi qui t'en convie.

« Vous me gâtez mon Discours sur V Inégalité des conditions, y) disait Rousseau à ceux qui faisaient de tous les pauvres des saints et de tous les riches des damnés; les vices du pauvre, croyez-le bien, ne valent pas mieux que ceux du riche. « Vous me gâtez mon Émile^ » disait-il à ceux qui voulaient élever leurs enfants comme des paysans et des ouvriers, parce qu'il avait censuré la mollesse des éducations ordinaires. « Vous me gâtez mon suicide, celui de Caton ou de Brutus, » disait-il enfin à ceux qui se faisaient désespérés pour déclamer à leur aise, et qui parlaient de se tuer afin d'avoir le plaisir de se faire plaindre. Rousseau avait-il raison de combattre ainsi l'exagération de ses imitateurs? Oui, assurément; il montrait par là ce qu'il avait voulu : réformer et non pas détruire, retarder les raffinements de la civili* sation, et non pas replonger le monde dans la première barbarie ^, tempérer les effets de l'inégalité des conditions humaines et non pas établir un niveau im-' possible, s'opposer à la mollesse et non pas introduire la grossièreté. Cependant, s'il avait le droit de goarmander ses imitateurs maladroits, ceux-ci à leur tour avaient bien aussi quelque droit de répondre

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