‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 232 sur 251 · Troisième dialogue, Rousse Jean- Jacques, y · texte numérisé non relu

Troisième dialogue, Rousse Jean- Jacques, y

Édition Fiarne.

JEAN-JACQUES UOUSSEAU.

au philosophe que, s'ils s'étaient trompés sur ses intentions, c'était sa faute. En elîet, au lieu d'exprimer simplement ses idées, Rousseau les avait exagérées jusqu'au paradoxe; il avait voulu non-seulement qu'elles fussent vraies et utiles, mais qu'elles parussent neuves, hardies, singulières. Il avait cherché et trouvé le succès dans l'étonnement du siècle, dans Pexaltation de ses lecteurs. Pouvait-il ensuite demander à ses lecteurs de discerner dans ses ouvrages ce qui était vrai et de ne pratiquer que ce qui était bien? Il les avait enivrés à dessein : pouvait-il exiger qu'ils pensassent et qu'ils agissent comme s'ils étaient à jeun?

J'ai voulu jeter un coup d'œil sur la Correspondance de Jean -Jacques Rousseau, et y retrouver l'homme derrière l'écrivain et le philosophe, parce que je suis persuadé que l'homme y gagne. J'arrive maintenant aux quatre lettres écrites à M. de Malesherbes.

Ces lettres, qui contiennent le vrai tableau du caractère de Jean-Jacques et les vrais motifs de toute sa conduite (tel est le titre même que leur donne Rousseau), ont été écrites avant les Confessions, et en sont la première pensée; elles témoignent de ce besoin que ressentait déjà Rousseau de se faire l'historien de sa vie et de se montrer sous le jour qu'il voulait choisir. La correspondance ordinaire de Rousseau est rédigée avec soin, sinon avec calcul, car il faisait des brouillons de toutes ses lettres, et il en gardait des copies. Los quatre lettres à M. de Malesherbes sont encore moins de premier mouvement que les autres. M. de Malesherbes était le protecteur le plus puissant et le

plus fervent de Rousseau, ou plutôt il était un de ses sectaires, car c'est la gloire de Jean-Jacques Rousseau et la marque de l'ascendant de ses écrits, que la plupart de ses protecteurs ont été ses sectaires, madame de Luxembourg et madame de Boufflers, Malesherbes et le prince de Gonti; c'étaient, si je puis ainsi parler, des paroissiens qui protégeaient leur curé. Les lettres que Rousseau adresse à M. de Malesherbes expriment fort bien cette attitude particulière de Rousseau avec ses patrons. Les patrons prenaient Rousseau pour un personnage singulier qui excitait leur curiosité en même temps que son génie les attirait : ils voulaient le connaître et l'expliquer. Se prêtant alors à cette curiosité, qui lui donnait une grande prise sur eux, Rousseau s'interprétait et s'exposait; il faisait de lui-même la peinture qui pouvait le plus attirer l'intérêt, la pitié, mais une pitié pleine d'admiration, et surtout il avait soin de dire que personne ne le connaissait que lui-même, ce qui donnait à ses confidences le charme et l'autorité d'une révélation ^

Avant d'entrer dans les détails de cette révélation, je crois qu'il est bon de dire quelques mots du disciple que Rousseau s'était fait en M. de Malesherbes. Je ne puis point passer devant cette généreuse figure de Malesherbes sans m'y arrêter un instant, car M. de

1. « Passant ma vie avec moi, je dois me connaître, et je vois, par la manière dont ceux qui pensent me connaître interprètent mes actions et ma conduite, qu'ils n*y connaissent rien. Personne au monde ne me connaît que moi seul. » (Première lettre à M. de Malesherbes.)

320 JEAN-JACOUES IIOUSSEAU.

Malesherbes est, de tous les partisans de Kousseau, celui dont la vie et la mort honorent le plus le maître dont il avait embrassé les doctrines.

Lamoignon de Malesherbes était Tarrière-petit-fils du premier président du parlement de Paris sous Louis XIV, de M. Lamoignoa, l'ami de tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, et leur égal par son grand esprit, au dire des contemporains. Son fils, M. de Lamoignon, avocat-général, fut aussi célèbre que son père par son talent et par son amour des lettres. Le fils enfin de celui-ci, M. Lamoignon de Blancmesnil, moins distingué que son père et son aïeul, fut cependant chancelier de France après d'Aguesseau. C'était un hommage rendu à son nom, et il le méritait par son caractère: il avait ce respect de la justice et ce culte éclairé des lettres qui avaient fait la gloire de sa famille. Ces traditions d'honneur et de goût soutiennent l'homme mieux que ne le ferait souvent le plus grand esprit du monde. Pendant qu'il était chancelier, M. le maréchal de Belle-Isle proposa dans le Conseil de décréter la peine de mort contre les auteurs, vendeurs et colporteurs d'ouvrages réputés mauvais et dangereux. M. de Blancmesnil s'y opposa vivement et termina la discussion en s'écriant d'un ton ferme et élevé: «Non, monsieur, on ne se joue pas

ainsi de la vie des hommes; apprenons à mieux proportionner les peines à la nature et à la gravité des délits ^ »

Chez les Lamoignon, les vertus publiques s'appuyaient sans effort sur les vertus privées, et l'homme valait le magistrat. En 1770, au moment de la destruction des parlements, M. de Blancmesnil fut exilé à Malesherbes, et M. de Maupeou fut nommé garde des sceaux. M* de Maupeoù, l'auteur de cette révolution dans la constitution de la magistrature en France, voulait être chancelier, et pour cela il fallait que M. de Blancmesnil donnât sa démission, parce que la dignité de chancelier était inamovible. Il la lui fit demander par un grand seigneur qui vint à Malesherbes et représenta à M. de Blancmesnil que s'il ne donnait pas sa démission, le roi irrité l'exilerait fort loin et séquestrerait ses rentes et ses pensions, qui faisaient sa seule fortune. M. de Blancmesnil, après l'avoir entendu, lui répondit qu'il né pouvait s'expliquer qu'en présence de ses enfants; il les fit appeler. « Mes enfants, leur dit-il, voilà monsieur qui me demande ma démission, dont M. de Maupeou a besoin pour être nommé chancelier. Pensez-vous que je doive la donner? — Non, mon père, répondit l'un d'eux pour les autres; quand on est chancelier de France et qu'on n'a rien à se reprocher, on meurt avec ce titre. — Mais il ajoute que le roi ne me laissera pas à Malesherbes, et qu'on m'enverra dans quelque lieu fort éloigné où je serai seul. — Mon

1. Essai sur la Fie, les Écrits et les Opinions de M, de Malesherbes y par M. Boissy d'Anglas, t. I^i', p. 395.

322 JEAN-JACQUES ROUSSKAU.

père, nous vous suivrons tous, et partout où nous serons avec vous, nous vous ferons trouver Maiesherbes. — Il dit encore qu'on séquestrera mes rentes, qu'on me retirera mes pensions, et qu'alors je n'aurai plus de quoi subsister. — Ahl mon père, direntils tous ensemble en se précipitant dans ses bras, tout ce que nous avons n'est-il pas votre bien ? — Vous le voyez, reprit M. de Blancmesnil; il n'y a aucun motif pour que je donne ma démission, vous pourrez le dire à M. deMaupeou; mais veuillez en même temps lui exprimer toute ma reconnaissance pour la vive satisfaction qu'il me fait éprouver en ce moment ^. »

Ce trait nous fait entrer dans Tintérieur de cette famille des Lamoignon, et nous montre quels sentiments'd'affection et d'honneur y régnaient, M. de Malesherbes était un de ces fils affectueux et dévoués; aussi, devenu à son tour chef de famille, il a mérité que cette famille, toujours unie et toujours dévouée, se pressât pour mourir avec lui sur Téchafaud de 93, où raccompagnèrent sa tille, son gendre, sa petitefille et son petit-gendre, immolés tous le même jour.

Ce fut pendant que son père était chancelier que Malesherbes fut chargé de la direction de la librairie, de 1750 à 1768. Il était en même temps président de la cour des aides. Cette époque est fort importante dans l'histoire littéraire et politique du dix-huitième siècle, car c'est à ce moment que l'esprit philosophique prit son ascendant dans la littérature et dans

1. Essai sur la Vie, les Ecrits et les Opinions de M, de Claiesherbes, par M. Boissy d'Anglas^ t. 1er, 504,

le monde; c'est aussi de 1750 à 1768 que Rousseau publia tous ses grands ouvrages. Les personnes qui croient naïvement que les gouvernements peuvent régler la marche et les mouvements de la pensée publique seront disposées à penser que Malesherbes a beaucoup aidé aux progrès et au triomphe de Fesprit philosophique en France, et les unes le béniront de la part qu'il a prise à ce triomphe, les autres l'en maudiront. Quant à moi, qui ne crois pas que Malesherbes, comme directeur de la librairie de 1750 à 1768, eût pu arrêter la marche de l'esprit public s'il Teût voulu, je ne crois pas non plus qu'il ait beaucoup fait pour en hâter le triomphe. Les gouvernements n'ont de puissance sur la marche des idées que quand les esprits sont faibles et irrésolus, ou divisés ou las. Alors Tadministration peut aisément brider un char et un attelage qui ne veulent pas s'emporter; elle peut aisément conduire l'opinion publique et la littérature. Au dix-huitième siècle, les esprits n'étaient ni timides par faiblesse ni soumis par lassitude. Ils étaient ardents, pleins d'espérances et d'illusions. Le gouvernement le plus fort n'eût pu les maîtriser. La presse clandestine en France et la presse de contrebande en Hollande et en Suisse eussent rompu toutes les barrières. Le gouvernement aurait pu être tyrannique^ il n'aurait pas été puissant. Que fallait-il donc que fit alors un directeur de la librairie? Ce que fit Malesherbes, c'està-dire qu'il fût tolérant et même complaisant pour les livres honnêtes, pour les sentiments sincères, pour les idées qui semblaient vraies, quoiqu'en même temps elles parussent hardies ; qu'il ne s'effrayât pas

cFun peu d'audace et même de raideur, qu'il réservât sa sévérité contre les libelles calomnieux, contre l'esprit de faction, contre la littérature obscène, contre la philosophie de l'athéisme. Ce qu'un directeur de la librairie aurait dû faire alors par prudence, Malesherbes le lit par conviction et de bonne foi. Il aimait ces principes de liberté, d'égalité, de justice, que les écrivains du dix-huitième siècle proclamaient avec zèle et même avec emphase; il croyait qu'il serait bon de les appliquer dans le gouvernement, dans les lois, dans l'administration, et il pensait que c'était le droit et le devoir des écrivains de réclamer cette application. « Je félicite ma patrie, dit-il dans son discours de réception à l'Académie française, de ce qu'aujourd'hui tout ce qui mérite d'occuper et d'intéresser les hommes est du ressort de la littérature... La littérature et la philosophie semblent avoir repris le droit qu'elles avaient dans l'aucienne Grèce de donner des législateurs aux peuples. Une voix s'est élevée du milieu de vous, messieurs, du sein de cette Académie. Montesquieu a parlé, et les nations ont accouru pour l'entendre... Aujourd'hui les philosophes regardent la législation comme un champ ouvert à leurs travaux, tandis que les jurisconsultes cherchent à porter dans les leurs le flambeau de la philosophie. Osons dire qu'un noble enthousiasme s'est emparé de tous les esprits, et que le temps est venu où tout homme capable de penser et surtout d'écrire se croit obligé de diriger ses méditations vers le bien public. »

Voilà la vraie doctrine du dix-huitième siècle, voilà ce que proclamait tout haut, en pleine Acadé-

SA VIE Eï SES OUVRAGES.

mie, un des chefs de la magistrature française, l'héritier des Lamoignon ; voilà quels étaient les principes du directeur de la librairie de 1750 à 1768. Avec de pareilles idées et avec la confiance généreuse de Malesherbes, comment, pendant sa direction, se serait-il opposé à Tessor philosophique et politique de la littérature? Comment, reconnaissant le droit et le devoir des écrivains de diriger leurs méditations vers le bien public^ leur aurait-il interdit la pratique de ce droit et de ce devoir? Nous sommes peut-être en train aujourd'hui de voir ce droit et ce devoir des écrivains discrédités par l'insouciance du public ou abolis par les craintes de l'autorité. L'ascendant de la littérature sur la politique et la législation, après avoir duré plus de cent ans, depuis le milieu du dix-huitième siècle jusqu'à nos jours, est partout critiqué et contesté. La littérature a eu son règne dans la seconde moitié du dix-huitième siècle jusqu'à 89, et son gouvernement sous la monarchie constitutionnelle pendant plus de trente ans. Elle se laisse aujourd'hui détrôner à la fois et destituer, c'est-à-dire qu'elle perd son influence et son pouvoir. Puisque nous assistons à la fin peut-être de l'empire de la littérature, ce doit nous être une raison de plus de nous reporter à ses jours de puissance, et de rendre hommage à ceux qui ont aidé à cette puissance.

Quand M. de Malesherbes prit la direction de la librairie, il s'était fait des principes sur cette matière, et il voulait les appliquer. La presse n'était pas libre; les livres ne pouvaient paraître qu'autorisés par une censure. Comment exercer cette censure? « Les uns„

Page 1