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(lit-il dans le premier de ses cinq mémoires sur la librairie S croient que les censeurs doivent être chargés non-seulement de veiller h ce qu'il ne s'imprime rien de contraire à la religion et aux bonnes mœurs, mais encore d'empêcher que le goût ne se déprave, en sorte que j'ai ouï dire sérieusement qu'il est contre le bon ordre de laisser imprimer que la musique italienne est la seule bonne, et il se trouve des gens qui s'en prennent à l'autorité de ce que tel poëme ou tel roman imprimé est détestable... D'autres se sont fait une idée moins pompeuse de la censure : ils conviennent qu'il faut la restreindre à empêcher ce qui est réellement mal ; mais ils vont jusqu'à écrire qu'un censeur ne doit permettre à un auteur que ce qu'il se permettrait lui-même, qu'il répond de la dureté des expressions de l'ouvrage qu'il approuve, de Fin justice de sa critique, du manque d'égards ; en un mot, ils pensent que tout ce qu'on pourrait reprocher à un auteur doit l'être à son censeur, »
Malesherbes a raison : la censure , quand elle existe, ne doit interdire que ce qui est réellement mal dans les ouvrages, et elle ne doit pas s'inquiéter de ce qui tient à la forme et au style ; mais c'est l'inconvénient de la censure qu'elle a toujours l'air d'approuver ce qu'elle permet. Pour prévenir cet inconvénient, l'usage s'était introduit de donner quelquefois des autorisations verbales. Dans ce cas,
1. Los mémoires sur l.i libmirio .'ivaicnt eto rédigés en 17 58 pour le dauphin, (ils de Louis XV et pcre de Louis XVL de Louis XVIM et de Charles X.
l'auteur remettait son ouvrage manuscrit au directeur de la librairie; celui-ci le faisait examiner par un censeur qui n'était connu que de lui, et, sur son rapport, il autorisait verbalement la publication; mais le livre ne pouvait porter sur le frontispice que le nom d'une ville étrangère. Le parlement pouvait ensuite, s'il le voulait, poursuivre, condamner le livre et même le faire brûler par la main du bourreau. Ni l'administration ni le censeur ni l'auteur n'étaient inquiétés, l'un pour avoir écrit et l'autre pour avoir approuvé. Tout restait secret ; c'était un peu, il est vrai, le secret de la comédie. Le livre était seul coupable et seul puni. Les mœurs approuvaient ce procédé. Le nom du censeur était surtout un secret d'honneur pour le directeur de la librairie. Un jour, madame de Porapadour, croyant avoir à se plaindre d'un ouvrage qui venait de paraître avec une permission tacite, voulut connaître le nom du censeur et le demanda à M, de Maleslierbes, qui refusa de le nommer, et comme madame de Pompadour insistait encore : « Je ne vous le dirai pas, madame, répliqua Maleslierbes d'un ton assuré. Le censeur dont il s'agit n'a eu aucun tort, et je ne consentirai jamais à l'exposer à votre ressentiment. ))
On voit par le récit que je viens de faire combien les fonctions du directeur de la librairie étaient importantes, îl pouvait beaucoup servir et beaucoup desservir les écrivains. M. de Malesherbes les servit beaucoup, tous ceux du moins qu'il estimait et quMl aimait, par goût et par conviction d'abord : il avait leurs idées et leurs sentiments; il les servit aussi,
.lEAN-.TACQUES IIOIISSEAU.
parce qu'il comprit de bonne heure que le gouvernement pouvait aisément gêner la presse sincère et honnête, mais qu'il ne pouvait pas arrêter la presse clandestine. Les gouvernements peuvent beaucoup contre le bien et peu contre le mal, parce que le bien se montre et donne prise sur lui, tandis que le mal se cache et se dérobe. « Ce qui me détermine, dit M. de Malesherbes dans un de ses mémoires sur la librairie, à proposer sur les livres jansénistes le parti de la tolérance, est l'impossibilité d'en prendre un autre. On se plaint de la police qui laisse paraître toutes sortes de livres, et on ne songe pas que dans tous les temps les mômes abus ont régné... Il n'y a encore eu aucun ministère qui ait pu contenir les auteurs ni se rendre nriaître de la presse, et cela devient tous les jours plus difficile dans un siècle où tout le monde, jusqu'aux paysans, sait lire et où chacun se pique de savoir penser. ))
Ayant à choisir entre la presse honnête et la presse clandestine, Malesherbes favorisait la première, afin de décourager et de discréditer la seconde. Dans cette faveur même, il avait ses préférences. Ainsi il préférait Rousseau à Voltaire, et je ne lui en fais pas un reproche; il corrigeait lui-même les épreuves de Y Èmile^ et il restait froid aux supplications que Voltaire lui faisait contre les éditions subreptices et souvent interpolées de ses ouvrages '. Voltaire voulait avoir deux sortes d'éditions : l'une permise et où l'auteur se contenait et se modérait à dessein, l'au-
\. Vf)y(îz \;\ Corresj)nnd(inre hiédilr Vollairo, l. ic", p. 229 (il suivaiiltîs ; ('Imîz iMinn;, 1K5G.
tre clandestine et oii il donnait libre carrière à ses opinions et même à ses caprices; l'une faite en France et pom^ la France, l'autre faite en Hollande ; l'une plus honnête , l'autre plus curieuse. Cependant il ne pouvait pas toujours mener de front ces deux sortes de publications, sans que Tune heurtât l'autre. Tantôt l'édition curieuse devançait l'édition honnête, tantôt même elle s'y mêlait. Voltaire alors ne manquait pas de désavouer l'édition curieuse. C'était, disait-il, un valet qui avait dérobé son manuscrit ; c'était un libraire qui avait acheté ce manuscrit informe et l'avait fait arranger par quelque barbouilleur de papier ; mais personne n'était la dupe de ces désaveux. « Je sais bien qu'on a dit au roi ainsi qu'à madame de Pompadour, dit Voltaire dans une de ses lettres à M. de Malesherbes, que je n'étais pas si fâché de cette édition que je le paraissais 'x » Parfois pourtant Voltaire disait vrai, en répudiant telle ou telle édition tronquée et défigurée; car, habitués à être désavoués, même quand ils publiaient exactement les ouvrages de Voltaire, les libraires avaient lini par prendre avec lui quelquesunes des libertés qu'il prenait avec le public, sachant bien qu'ils ne seraient ni plus ni moins reniés pour le faux que pour le vrai, et que surtout le public n'en croirait rien. Dans ces cas-là. Voltaire devenait éloquent, d'abord parce qu'il disait vrai et de plus parce qu'il avait peur des périls que lui créait son imprudence ou la cupidité d' autrui. « On a per-
1. Édition de VEssaî sur les mœurs, par Néiaulme, libraire de La Haye, LeUre du 29 laars 1754.
suado au roi, dit-il encore dans une de ses lettres à M. de Maleslierbes, que cette indigne édition était mon ouvrage et que j'avais du moins connivé à sa publication. Quoique le contraire soit démontré, je suis perdu sans ressource, car je sais bien que les plaies faites par la calomnie sont incurables; mais le cri de mon innocence, la seule consolation qui me reste, n'en sera que plus fort. Je vous conjure, monsieur, de prêter à ce cri douloureux votre voix bienfaisante. Certainement on ne vous demandera pas des nouvelles de cette affaire. Quand la calomnie a été aux oreilles des rois, elle se repose dans leur cœur, et on ne va point aux informations, s'il ne se trouve pas une âme, comme la vôtre, courageuse dans sa pitié, qui prenne sur elle le soin généreux de dire et de faire dire au roi combien je suis innocent et calomnié ^. »
Malesherbes ne se contentait pas de protéger ces doctrines de justice et de liberté qui plaisaient à son âme généreuse ; il les défendait lui-même au besoin, et il n'hésita pas, au nom de la cour des aides qu'il présidait, à réclamer la liberté d'un obscur colporteur arrêté par les commis des fermes, innocent du délit qu'on lui imputait et jeté dans les cachots de Bicêtre pour étouffer sa plainte. Dans ses remontrances, Malesherbes ne plaidait pas seulement la cause d'un innocent, il plaidait pour la liberté individuelle contre les lettres de cachet, et c'est alors qu'il fit entendre ces belles paroles qui sont restées célèbres et qui méritent de n'être jamais oubliées,