II. ai
JKAN-JAGQIIES ROUSSEAU.
mùmc coup proclamé et abdiqué ses droits, faisant pour ainsi dire ce que Sénèque prétend que Dieu a fait avec le monde: semel jussit^ semper paret ; W a créé une fois, pour obéir toujours.
Nous savons maintenant ce que la Convention et le Comité de salut public cherchaient dans le Contrat social; ils y cherchaient la souveraineté absolue de l'État, c'est-à-dire le droit de tout faire sans se soucier des droits de l'individu. Cette doctrine fatale est dans le Contrat social^ mais elle n'y est pas seule, et elle se trouve tempérée et limitée par les autres doctrines qui Tentourent. Ce fut le malheur et le tort de la Convention de l'y prendre seule, en laissant de côté les autres principes, et de faire de ce principe isolé le titre despotique du Comité de salut public. Une fois créé, le titre ne périt pas : l'Empire en hérita, et le décora par la gloire en même temps qu'il le modéra par la justice civile.
Il y a dans Jean-Jacques Rousseau et dans le Contrat social deux hommes, le publiciste et le philosophe : le publiciste, qui étudie les rapports qui existent entre l'état d'un peuple, son territoire, ses mœurs, son histoire et la forme de son gouvernement, et le philosophe, qui définit impérieusement ce que c'est que la souveraineté et ce que c'est que l'État. Le publiciste est sage, réservé, judicieux ; le philosophe est absolu et hautain. Le publiciste n'a rien de systématique et de rigoureux ; il ne craint pas de dire que, comme mille événements peuvent changer les rapports d*un peuple, non-seulement différents gouvernements peuvent ùire bons à divers peuples, mais au même peuple en différents temps. « On a de tout
temps, dit-il, beaucoup disputé sur la meilleure forme de gouvernement, sans considérer que chacune est la meilleure en certains cas et la pire en d'autres. » De ces deux hommes que je trouve dans le Contrat social, le publiciste et le philosophe, l'un prudent et modéré, Fautre hardi et tyrannique, quel est celui qui a été le plus écouté? quel est celui qui a donné le mot à ses contemporains et à la postérité? Il faudrait bien peu connaître l'humanité pour croire que c'est le bon sens qu'elle a écouté, que c'est le paradoxe qu'elle a rejeté. Les hommes aiment l'audace ; ils ne reviennent au bon sens qu'après s'être lassés et dégoûtés du paradoxe. L'Évangile dit que le ciel appartient à ceux qui le ravissent, violentirapiuntillud, voulant indiquer par là l'effort de volonté qu'il faut à ceux qui veulent être vertueux; l'empire de la terre, et même, chose étrange, l'empire des esprits appartient aussi aux violents. Je veux essayer cependant de faire écouter un instant celui des deux hommes du Contrat social qui a été le moins entendu et qui méritait le plus de l'être, c'est-à-dire le publiciste intelligent et impartial; je viendrai ensuite au philosophe, pour montrer à quelles monstrueuses conséquences aboutit cette souveraineté de l'État érigée en doctrine par Rousseau, et qui est devenue le fondement de toutes les constitutions révolutionnaires et despotiques.
Est-ce pour la France et pour les grands Etats que Rousseau avait écrit son Contrat social? avait-il voulu faire d'avance le plan d'une constitution applicable à la France du dix-huitième siècle? Pas le moins du monde. Rousseau ne comprenait et n'aimait que les petits États. Les grands États lui faisaient peur, surtout parce qu'attribuant à chaque membre de l'État la souveraineté, il voyait bien que plus il y avait de membres de l'État, c'est-à-dire plus il y avait de gouvernants, moins la souveraineté avait de valeur pour chacun. « Supposons, dit Rousseau, que l'État soit composé de dix mille citoyens^. * Le souverain ne peut être considéré qne collectivement et en corps; mais chaque particulier, en qualité de sujet, est considéré comme individu : ainsi Le souverain est au sujet comme dix mille esià un; c'est-à-dire que chaque membre de TÉtat n'a pour sa part que la dix-millième partie de l'autorité souveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent mille hommes, l'état des sujets ne change pas, et chacun porte également tout Tempire des lois, tandis que son suffrage, réduit à un cent-millième, a dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Alors le sujet restant toujours
1. Ce nombre de dix mille citoyens esl le nombre fixé dans /a République de Platon. Livre III, chap.
un, le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. D'où il suit que, plus l'État s'agrandit, plus la liberté diminue. » Si dans un État de cent mille hommes c'est déjà bien peu de chose de n'être souverain que pour un cent millième, qu'est-ce, je le demande, que de ne l'être que pour un trente-cinq millionième dans un État de trentecinq millions d'âmes ?
Ici Rousseau confond évidemment la souveraineté et la liberté, ce qui est encore une idée tout à fait antique. Dans l'antiquité, en effet, le citoyen n'était libre que s'il était souverain, et il en est ainsi dans tous les pays et dans tous les temps qui admettent la souveraineté absolue de rÉtat. Comme tous les droits émanent de l'État, l'individu n'a quelles droits que l'État lui concède. Il en est tout autrement dans les temps et dans les pays qui croient que l'homme a des droits individuels qu'il tient de Dieu, et qui sont supérieurs à toutes les lois et à tous les gouvernements. Là on peut être libre sans être souverain, là on a une volonté et une liberté autrement qu'en participation avec l'État, là l'État peuts'agrandir sansqueFindividu diminue; là enfin ma liberté, quand je la tiens de Dieu et de moi, et non point de l'État, est la même en face de dix millions de citoyens qu'en face de dix mille.
Non-seulement dans les petits États on sent qu'on est souverain, au lieu de seulement sentir qu'on est sujet; mais les petits États sont aussi, selon Jean-Jacques Rousseau, plus forts que les grands^. Selon qu'un État
1. « Comme la nature, dit-il, a donné des termes a la stature d'un homme bien conformé, passé lesquels elle ne fait plus
est grand ou petit, il doit aussi avoir uue ibrme diiférente de gouvernement. « Si dans les dillérents Etats, dit Jean-Jacques Rousseau, le nombre des magistrats suprêmes doit être en rais^on inverse de celui des citoyens, » c'est-à-dire que plus l'État s'agrandit, plus le gouvernement doit se resserrer, tellement ((ue le nombre des chefs diminue en raison de l'augmentation du peuple, « il s'ensuit qu'en général le gouvernement démocratique convient aux petits États, l'aristocratique aux médiocres, et le monarchique aux grands. »
N'aimant pas les grands États, Rousseau n'aime pas non plus les grandes villes et les grandes capitales. (cG'est toujours un mal, dit-il, d'unir plusieurs villes en une seule cité, et, voulant faire cette union. Ton ne doit pas se flatter d'en éviter les inconvénients naturels. Il ne faut point objecter l'abus des grands États à celui qui n'en veut que de petits... Toutefois, si Ton ne peut réduire l'État à de justes bornes, il reste encore une ressource : c'est de n'y point soulfrir de capitale, défaire siéger le gouvernement alternativement dans chaque ville et d'y rassembler aussi tour à tour les états du pays. ))
Ainsi l'État pour lequel Jean-Jacques Rousseau écrit
que des géants ou des nains, il y a de même, eu égard à la constitution d'un État, des bornes à l'étendue qu'il peut avoir, afm qu'il ne soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouverné, ni Irop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. 11 y a dans tout corps politique un maximum de force qu'il ne saurait passer, et du(iuel souvent il s'éloigne à force de s'agrandir. Plus le lien social s'étend, plus il se i'(;lAcJie ; et (;n général un petit État est proportionnellement plus fort qu'un grand. » Liv. il, ch. ix.
le Conlral social est un petit Éiat et qui n'a point de grande capitale. Cet État assurément n'est pas la France.
Comme Rousseau croyait qu'il n'y avait que les petits États où « il fût possible au souverain, c'est-àdire au citoyen, de conserver l'exercice de ses droits, » il aimait beaucoup les républiques anciennes, qui étaient toutes de petits États: de là l'éloge qu'il fait sans cesse de la liberté antique, éloge qui a égaré tant de pauvres têtes modernes. Gardons-nous cependant de croire que Rousseau, en préconisant la liberté antique, ne sût pas quelle était la nature de cette liberté. Les citoyens des républiques anciennes n'étaient libres que parce qu'ils avaient des esclaves. Voyez cet admirable et impitoyable tableau de la société antique : « Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait par lui-même; il était sans cesse assemblé sur la place. Il habitait un climat doux; il n'était point avide; des esclaves faisaient ses travaux : sa grande affaire était sa liberté. N'ayant plus les mêmes avantages, comment conserver les mêmes droits ? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins : six mois de l'année la place publique n'est pas tenable ; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air ; vous donnez plus à votre gain qu'à votre liberté, et vous craignez bien moins l'esclavage que la misère. Quoi ! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude ? Peutêtre. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste II y a telles positions malheureuses oix l'on ne peut conserver sa
liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence, j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. »
Rousseau, en parlant ainsi, fait-il une satire ou une apologie de la liberté antique ? Si c'est une apologie, c'est en même temps celle de l'esclavage. Aussi les défenseurs modernes de l'esclavage ne s'y sont pas trompés, et ils ont dit à la louange du planteur méridional des États-Unis d'Amérique ce que Rousseau disait à la louange du citoyen de Sparte; comme Rousseau, ils ont soutenu que l'esclavage avait pour le maître une grande utilité morale et politique. Il est curieux de voir comment le langage brillant et dur de Rousseau passe dans la bouche du colon des Antilles ou de la Nouvelle-Orléans et s'y empreint de je ne sais quel épicuréisme impertinent, qui trouve que tout est bien dans le monde, parce qu'il a des nègres qui travaillent pour lui. Écoutez les réflexions que fait à ce sujet un écrivain fort spirituel, M. Achille Murât, dans les lettres qu'il a publiées sur les États-Unis. «Si l'esclavage, en économie politique, a le résultat de faciliter la population de nos terres méridionales, son effet pour la société n'est pas moins avantageux. Le planteur, dégagé de tout travail manuel, a beaucoup plus de temps pour cultiver son esprit. L'habitude de se considérer comme moralement responsable du sort d'un grand nombre d'individusdonrie à son caracicreune sorle de dignité
austère qui conduit à la vertu, et qui, tempérée par les arts, les sciences, la littérature, continue à former du planteur méridional un des plus parfaits modèles de l'espèce humaine. Sa maison est ouverte à tout venant avec une généreuse hospitalité; sa bourse ne l'est que trop souvent avec profusion. L'habitude d'être obéi lui donne une noble tîerté en traitant avec ses égaux, c'est-à-dire avec tout homme blanc, et une indépendance de vues en politique et en religion qui forme un parfait contraste avec la réserve et l'hypocrisie qu'on ne rencontre que trop souvent au Nord. Pour ses esclaves, il est un père plutôt qu'un maître, car il est trop fort pour être cruel. En politique, le résultat n'est pas moins favorable. Notre pays est encore jeuneS la population est clairsemée, chacun a ses affaires : ici point d'oisifs, de badauds, de populace ; mais il n'en sera pas toujours ainsi. Déjà dans les grandes villes du Nord, en plusieurs occasions, des tumultes ont eu lieu parmi la classe ouvrière et les matelots. Sommes-nous destinés à voir renaître chez nous les scènes du forum romain ? Pour nous en garantir, aurons-nous recours à la cavalerie, comme en Angleterre? Le remède serait pire que le mal... Refuser aux citoyens qui n'ont pas une fortune suffisante le droit de voter, comme cela a lieu en Virginie, est sans doute un moyen ; mais cela est conh'aire à l'esprit de nos institutions, et toute fixation de ce genre est toujours arbitraire : d'ailleurs cela n'empêcherait pas le peuple de s'ameuter. Comparez les élections dans les grandes villes du Sud et