Écrit en
du Nord : quel tumulte dans les unes! quel calme dans les autres! Dans le Nord, les classes inférieures de la société s'emparent tumultueusement du lieu des élections, et en chassent, pour ainsi dire, par leur con<]uite indécente, tout homme instruit et éclairé. Dans le Sud au contraire, toutes les classes inférieures soiit noires, esclaves, muettes; les gens éclairés conduisent les élections tranquillement et raisonnablement, et c'est peut-être à cela seul qu'est due la supériorité de talents qui se fait remarquer dans le congrès des États-Unis en faveur du Sud. »
Le Spartiate de Rousseau transformé en planteur américain fait peu d'illusion et laisse mieux juger du vice essentiel de la liberté antique; mais quand Rousseau parlait de cette liberté comme étant 'indissolublement liée à l'esclavage, il ne songeait pas assurément à la prêcher à la France et à l'Europe moderne : la peinture qu'il en faisait en eût plutôt détourné les peuplés modernes qu'elle ne les y eût attirés.
Prêchait-il au nom de la démocratie, et aurait-il voulu changer en États démocratiques les grands États modernes ? Non, assurément. La démocratie, selbn Rousseau, est un état de société admirable; elle n'a qu'un malheur, c'est qu'elle est impossible. Quoi! diront beaucoup de bonnes gens qui croient ou qui veulent que nous soyons une démocratie \ la démocratie est impossible! Écoutez Rousseau. c( A prendre le terme dans la rigueur de Tacception, il
1. n s'agit, on va le voir, de la déiAocjpatie pUtic^ue, non ^{i la (l,éniocraM(î civile,
iVa jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre Tordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l'on voit aisément qu'il ne saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l'administration change.... D'ailleurs, que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement! Premièrement, un État très-petit, où le peuple soit facile à rassembler, et oii chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres; secondement, une grande simplicité de mœurs, qui prévienne la multitude d'affaires et les discussions épineuses ; ensuite, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité; enfin, peu ou point de luxe : car, ou le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise... » Puis Rousseau conclut ses réflexions sur la démocratie par cette maxime hautaine, mai s décisive : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » Tenons-
nous-le pour dit : si nous voulons être vraiment des démocrates, il faut que nous cessions d'être hommes et que nous devenions des dieux, entreprise périlleuse, et où, voulant être au-dessus des hommes, nous risquons de tomber au-dessous , et de violer l'humanité pour avoir tenté de la surpasser. Robespierre, dans son rapport sur les principes de morale
politique de la r(5pul)lir|ue, se souvenait, je pense, (le la phrase de Uousseau, (]uand, après avoir exposé le programme de la répul)li(jue (ju'il voulait taire, il s'écriait: « Nous voulons en un mot remplir les vœux de la nature, accomplir les destinées de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, et absoudre la Providence du long régne du crime et de la tyrannie ^ » Seulement Robespierre, au lieu de se résigner à Tarrét judicieux de Rousseau, qui comprend que les hommes ne seroni jamais des dieux, croyait qu'avec un peu de bonne volonté ou beaucoup de terreur on pouvait redresser l'humanité et corriger l'erreur de la Providence.
Reléguant la démocratie dans le royaume de l'impossible, quelle est donc la forme de gouvernement qu'adopte Jean-Jacques Rousseau? Il dit quelque part dans ses Lettres de la Montagne : « Le meilleur des gouvernements est l'aristocratique, la pire des souverainetés est l'aristocratie. » C'est dans le Contrat social qu'est expliquée cette différence entre le gouvernement aristocratique, qui est bon, et la souveraineté de l'aristocratie, qui est mauvaise. Rousseau distingue soigneusement la souveraineté du gouvernement. Ainsi, selon lui, le peuple est souverain; mais c'est un souverain qui ne peut pas gouverner par lui-même, et qui est forcé de déléguer à des commissions ou à quelques magistrats l'exercice de cette souveraineté, c'est-à-dire le gouvernement, de telle sorte que la souveraineté du peuple est pu-
1. Tome XXXle de VHisloire parlementaire de la Révolution française y p. 270.
rement titulaire. Nous verrons plus tard les dangers de cette théorie, qui crée une souveraineté illimitée ici-bas, tout en reconnaissant que celui qui a cette 'souveraineté illimitée ne peut pas l'exercer, mais qu'il peut la déléguer. Bornons-nous en ce moment à montrer avec Rousseau comment et à qui le peuple peut le mieux déléguer le gouvernement qu'il ne peut pas exercer lui-même : c'est à Taristocratie élective. Seulement, que cette aristocratie élective, une fois chargée du gouvernement, n'aille pas s'imaginer qu'elle a la souveraineté héréditaire, car c'est cellelà qui est la pire des souverainetés. Pourquoi la souveraineté illimitée est-elle pire entre les mains de l'aristocratie qu'entre les mains de la démocratie? Je n'en sais rien : car à mon sens toute souveraineté illimitée est mauvaise, qu'elle appartienne à tous, à quelques-uns ou à un seul. Quoi qu'il en soit, Rousseau distingue trois sortes d'aristocraties : l'aristocratie naturelle, qui ne convient, dit-il, qu'à des peuples simples ; l'aristocratie héréditaire, qui est le pire de tous les gouvernements ; l'aristocratie élective, qui est le meilleur, et qui est l'aristocratie proprement dite. )) C'est donc au gouvernement de l'aristocratie par élection que Rousseau donne la préférence. « Les assemblées se font plus commodément, les affaires se discutent mieux, s'expédient avec plus d'ordre et de diligence; le crédit de l'État est mieux soutenu chez l'étranger par de vénérables sénateurs que par une multitude inconnue ou méprisée. En un mot, c'est l'ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sûr qu'ils la gouvernen, 32
ront pour son prolil et non pour le leur. Il ne faut point multiplier eu vain les ressorts, ni taire, avec vingt mille hommes, ce que cent hommes choisis peuvent faire encore mieux... Si cette forme de f<ouverncment (l'aristocratie élective) comporte une certaine inégalité de fortune, c'est bien pour qu'en général l'administration des affaires publiques soit confiée ik ceux qui peuvent le mieux y donner tout leur temps. »
Ce gouvernement électif, où quelques-uns sont choisis pour faire l'œuvre de tous, et où Ton ne choisit que ceux qui peuvent donner leur temps aux affaires publiques; ce gouvernement, qui est l'idéal de Jean-Jacques Rousseau, il m'est impossible de ne pas remarquer que nous l'avons eu pendant trente ans sans nous douter de ses qualités. « Il est venu dans ce monde, et les siens ne l'ont pas connu. » Ces paroles de l'Évangile de saint Jean peuvent, hélas ! s'appliquer à bien des choses raisonnables et bonnes qui passent dans ce monde sans que le monde les connaisse, ou que le monde ne connaît que lorsqu'elles sont passées. La Raison, la Vérité, la Sagesse, sont des divinités dont nous ne baisons les pieds que quand elles s'en vont.
Ainsi le Contrat social n'est point fait pour les grands États. Il ne prêche point la liberté antique, qui ne peut pas se passer de l'aide de l'esclavage ; il ne prêche point non plus la démocratie, qu'il regarde comme un gouvernement impossible : il prêche l'aristocratie élective, c'est-à-dire le gouvernement des capables et des censitaires, je suis bien forcé de rappeler par son nom, Ceux qui, pendant
la Révolution et sous la Gonvenlion, s'inspiraient de Rousseau et croyaient pratiquer ses doctrines, ceux qui voulaient la démocratie absolue dans un gra'nd État et dans une société civilisée, ceux-là se trompaient-ils donc étrangement ? Non, ils ne se trompaient pas; non, ils n'avaient pas tort de se croire les disciples de Rousseau. Ils n'écoutaient pas, il est vrai, ou ils n'entendaient pas le publiciste dont nous venons d'invoquer la sagesse et le bon sens; mais ils entendaient et ils appliquaient bien, on est forcé de le reconnaître, le philosophe qui, en appuyant la doctrine de l'État sur la souveraineté du peuple, avait créé la doctrine la plus fatale à la liberté de chacun, sous prétexte de relever la souveraineté de tous.
(( Les clauses bien entendues du contrat social se réduisent toutes à une seule, dit Rousseau, savoir, l'aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à toute la communauté: car, premièrement,, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour touS; et, la condition étant égale pour tous, nul
n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres
Si donc on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants : Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance^ sous la suprême direction de h volonté générak,,^., h Finst^nt, au Heu
de la personne particulière rie chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix; lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique, qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres, prenait autrefois le nom de cité, et prend maintenant celui d'État. » Ainsi plus de droit dans l'Etat que pour l'Etat; contre l'État point de droit. (( Il est contre la nature du corps politique, dit Rousseau, que le souverain s'impose une loi qu'il ne puisse enfreindre. » Ne demandez donc à l'État ni charte ni constitution que vous puissiez invoquer contre lui; l'État ne peut pas être lié : car, représentant la volonté générale, il n'y a aucune raison pour que la volonté générale d'aujourd'hui soit liée par la volonté générale d'hier. Tout est juste pour l'État, car c'est lui qui fait la justice. Et que les sujets ne s'avisent point de réclamer des garanties contre le pouvoir de l'État ; les plébéiens à Rome ont eu tort de demander des tribuns qui les protégeassent, et les Anglais ont tort de tenir à la vieille loi d'habeas corpus. Toute défense ou toute garantie •contre le pouvoir de l'État est une faute de logique, « parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres... ))
Si l'État n'a point d'engagement à prendre envers ses sujets, il importe que ses sujets s'engagent envers lui, et il importe que l'Etat ait le moyen de s'assurer de la fidélité de chacun des sujets. Ce moyen est la force de tous contre un seul. Il y a plus : tout venant de l'Etat et dépendant de l'État,
point ide propriété individuelle. L'État, à l'égard de ses membres, est maître de tous leurs biens par le contrat social, qui, dans l'État, sert de base à tous les droits... «Le droit que chaque particulier a sur son propre fonds est toujours subordonné au droit que la communauté a sur tous, sans quoi il n'y aurait ni solidité dans le lien social ni force réelle dans Texercice de la souveraineté ^. »
L'idée que Rousseau se fait du législateur répond à l'idée qu'il se fait de l'État. Comme l'État a un droit absolu sur les individus, le législateur, qui est le représentant de l'État, a aussi un pouvoir absolu : c'est le vizir de ce sultan qui est TÉtat. La détinition que Rousseau fait du législateur est effrayante de deux côtés : effrayante pour le législateur, à qui elle impose une tâche au-dessus de l'humanité; effrayante pour les sujets du législateur, auxquels elle fait une destinée insupportable. « Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple, dit Rousseau, doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet in-
1. L'expropriation pour cause d'utilité publique ne détruit pas le droit de propriété, puisque l'expropriation doit être précédée d'une juste ♦et préalable indemnité. Ne nous y trompons pas cependant : la facilité progressive des expropriations procède de la doctrine de la souveraineté absolue de l'État. Chaque jour, le moi s'efface et l'État grandit. Il n'y a plus d'hommes; il n'y a plus que ce qu'on appelle la société, masse flottante qui est de plus en plus composée de choses, au lieu d'être composée de perftoones.
dividu reçoive en quelque sorte sa vie et son être; d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à l'existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères. »
Sur ce genre de législateur et de législation, j'ai plusieurs réflexions à faire. Je commence par la plus simple : pourquoi imposer au législateur l'obligation de changer la nature humaine? Qu'a-t~elle donc de si mauvais ? « Tout n'est-il pas bien sortant des mains de l'Auteur des choses '?...)> Pourquoi altérer la constitution de l'homme? pourquoi, au contraire, ne pas la suivre et profiter des forces qui lui sont propres , au lieu de lui donner des forces étrangères ? Cette ' existence dépendante que nous avons reçue de la nature n'est pas seulement une existence physique, comme Rousseau veut le faire croire : c'est aussi une existence morale et qui comprend la famille. Pourquoi détruire cette indépendance? pourquoi vouloir que l'homme reçoive de l'État ce qu'il tient de Dieu? pourquoi substituer l'organisation civile à la création divine? pourquoi enfin vouloir refaire, quand il suffirait de conserver?
Deuxième réflexion. N'y a-t-il pas eu avant Rousseau des législateurs qui ont voulu aussi changer la nature humaine? n'y en a-t-il pas eu après lui ? Avant lui, je laisse les législateurs et les philosophes antiques : Lycurguc, qui a fait de Sparte un