‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 244 sur 251 · Emile · texte numérisé non relu

Emile

monastère belliqueux; Platon, qui, dans sa République ^ a voulu aussi créer une société idéale: je prends les fondateurs d'ordres religieux au moyen âge. Ce sont eux que Rousseau a pris, sans le savoir, pour modèles dans la définition de son législateur; ce sont eux qui évidemment voulaient changer la nature humaine ; ce sont eux qui voulaient que l'homme reçût sa vie et son être de la règle qu'il adoptait. Le moi s'anéantissait dans la communauté, l'individu disparaissait dans l'État. Plus de famille, plus de propriété, plus de volonté particulière : une désappropriation complète et absolue. Quelle différence cependant, si nous considérons le but, entre la désappropriation religieuse que m'impose saint Benoît ou saint François d'Assise et la désappropriation que m'impose le législateur de Rousseau I Si je renonce à ma volonté particulière, à ma famille, à mes biens, à mes affections privées , si j'entre au couvent, que me donnerez-vous, pieux fondateurs de monastères? La possession de Dieu par la foi tant que je serai sur cette terre, et sa possession par la béatitude quand je serai dans le cièl. Ah ! le prix est grand; il vaut le dévouement que vous me demandez. Et vous, législateur politique, si j'aliène, au profit de l'État que vous fondez, ma volonté, ma conscience, ma famille, mes biens, tout ce qui est moi enfin, que me donnerez-vous? Le législateur me répond qu'il me donnera d'être membre « d'un

corps moral et collectif lequel a son unité

et son moi commun. » Mais qu'y gagnerai-je ? « Comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on

gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd et plus de force pour conserver ce qu'on a. n Ce qu'on al... Mais qu'ai-je donc qui soit à moi dans l'État que fonde Rousseau? Ma propriété? Elle n'est qu'une portion de la propriété publique ; mon champ n'est pas à moi, et mes sueurs Font fertilisé sans me l'approprier : c'est un usufruit que l'État me concède. Ma famille ? Je dois la sacritier à la patrie, car je ne suis époux et père que parce qu'il a plu à l'État d'établir les lois du mariage et de la paternité. Ma conscience? Je dois la soumettre à la volonté générale et adorer le dieu qui sortira de Turne du suffrage universel. Qu'ai-je donc qui soit à moi, et que gagné-je à être citoyen de votre État? Ma part infinitésimale dans la volonté générale, mon trente-cinqmillionième de souveraineté. Triste contrat que ce contrat social où je donne tout et où je ne reçois rien !

Qu'on ne dise pas ici que dans le contrat monastique aussi je donne tout et que je ne reçois rien. Vous vous trompez : je- reçois un prix que la foi me rend infini. — Eh bien I s'écriera-t-on, ayez la foi du citoyen comme vous avez la foi du moine, et cette participation à la souveraineté sociale aura aussi pour vous un prix iniîni. Fanatisme politique, fanatisme monastique, deux manières différentes, mais égales, de changer une pure idée en la jouissance d'un droit ! Le moine jouit de la béatitude qu'il aura, et le citoyen jouit de la souveraineté qu'il croit avoir. — Soit, j'accepte pour un moment cette façon de raisonner; soit, la terre vaut le ciel, la souveraineté sociale vaut la béatitude divine; soit, Fenthou-

siasrne du citoyen et du patriote vaut l'enthousiasme du Mêle et du saint, et inspire d'aussi grands et d'aussi durables sacritîces. Je ne cherche plus les causes du sacrifice, je ne les compare plus ensemble ; je prends seulement les effets. Oui, vous vous faites citoyen dans TÉtat de Rousseau comme vous vous faites moine dans Tordre de saint Benoît ou de saint François dWssise, en vous sacrifiant tout entier, d'un côté à la loi politique, de l'autre à la règle rveligieuse. La ressemblance est frappante , je l'accorde volontiers; mais alors vient naturellement une question : cette ressemblance frappante est-elle de nature à encourager beaucoup d'hommes à être citoyens comme le veut Rousseau?

Autre chose encore doit les décourager, et c'est une différence de plus à noter entre la république de Rousseau et les couvents du moyen âge. Quand le couvent me dit de me consacrer tout entier à Dieu, il m'interdit du même coup d'avoir une famille et des biens; mais il m'interdit tout cela avant que tout cela m'appartienne. En entrant au couvent, je renonce au droit d'être époux, père et propriétaire; mais je ne suis encore ni époux, ni père, ni propriétaire. Je ne sacrifie qu'une espérance, et je la sacrifie, ne l'oublions pas, à une plus grande et plus durable espérance. L'État de Rousseau s'y prend autrement que Rousseau. Il me laisse être époux, père et propriétaire ; mais il m'ordonne de subordonner, c'est-à-dire de sacrifier tout cela à la société, à la loi, à la volonté générale. Il laisse s'étendre et s'épanouir en moi toutes les affections humaines; et quand elles font la joie et le charme de ma vie, il

m'ordonne de les immoler. Le couvent, mieux avisé, dépouille et anéantit la victime par l'humilité, par la pauvreté et par la continence; il la prend ainsi dénuée ou sanctifiée. L'État, au contraire, me donne tout pour tout me reprendre, et il ne veut pas même que je murmure. Il ne veut pas que Camille pleure son fiancé, parce que, ce tiancé étant ennemi de Rome, Camille devait l'immoler à Rome, si Camille avait eu l'âme romaine; mais quoi ! Camille n'avait, , comme Curiace, qu'une âme humaine: elle a pleuré son amant, elle a maudit Rome. La patrie la condamne, et soQ frère, grand citoyen, la tue; mais tous ceux qui préfèrent les émotions de l'âme humaine à la volonté générale, tous ceux qui mettent les droits légitimes de l'individu au-dessus des droits de l'État, plaignent Camille et l'excusent. Humanior hujus unius feminœ affectus quant universi populi romani fuisse videtur^ dit saint Augustin ^. Je préfère la douleur de cette femme à la volonté du peuple romain, parée que sa douleur est humaine

L'État et le législateur de Rousseau ont, comme

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