‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 33 sur 251 · XLVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLVI INTRODUCTION

puis cinquante ans, avec sa précision, ses scrupules infinis, sa résolution de poursuivre la vérité sur les événements et sur leurs causes, de marquer de leur caractère propre les hommes, les lieux, les temps? Comme, à cet exercice, la vue a dû devenir plus nette, plus fine, plus étendue ! Et devant cette variété de l'histoire, combien l'âme est remuée par des sentiments quelle n'avait jamais compris! Or, l'intelligence de toutes choses, la critique, qui donne à chacune sa valeur, la richesse et l'élévation des goûts et des sentiments, c'est la civilisation. « Plus de lumière ! » disait Gœthe mourant ; oui, et plus de • chaleur ; plus de lumière et plus de chaleur, plus de tout ce qui fait vivre.

Revenons aux cours de Facultés; pourquoi vouloir les ramener à une condition uniforme? Il y a des cours qui, par leur objet, n'admettent évidemment qu'un nombre d'auditeurs restreint : tels sont plusieurs cours du Collège de France et de l'École des hautes études; il y a aussi des hommes qui, par la nature de leur esprit, essentiellement scientifique, donnent cette tournure à lei^r cours et enseignent plus utilement quelques auditeurs qu'ils n'enseigneraient un nombre plus considérable ; il y a enfin des cours et des hommes qui se prêtent également aux petits et aux grands auditoires ; aussi voit-on souvent des professeurs qui font, comme

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on dit, une grande et une petite leçon, marquant par là de quoi et à qui ils entendent parler. Tout est bon qui est bien fait ; il n'y a de mauvais que de vouloir des auditeurs à tout prix, et de sacrifier à ce succès Futilité et la dignité de l'enseignement. Il faudrait bien établir qu'il n'est ni humiliant d'avoir peu d'auditeurs, ni glorieux ; que, le talent supposé (et on ne s'en passe point) , tout dépend de la conscience. L'enseignement ne peut pas ne servir qu'à faire des professeurs. Il est bon qu'il y ait des professeurs, mais, sans leur faire tort, il est bon qu'il y ait aussi autre chose, ne fût-ce que pour varier. Tout professeur n'estpas Yillemain, Cousin, Guizot, Saint-Marc Girardin ; mais si un de ces hommes se rencontre, il importe qu'il y ait place pour lui, que des auditeurs venus de partout emportent partout ses idées, transmettent l'impression reçue, étendent le mouvement; à côté du livre, il importe de garder l'enseignement autrement vivant de la parole, la communication rapide des esprits aux esprits, l'émotion contagieuse , l'électricité des foules. Et là où la foule manque à des leçons de ce genre, tout ne manque pas. Un certain nombre des meilleurs livres de notre temps ont été professés devant un modèste auditoire, ils ont été écrits pour ce pubUc, avec ce public ; on s'est donné la peine pour lui, après avoir étudié consciencieuse-

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ment un sujet, de rejeter les matériaux inutiles, de ranger le reste en ordre, de présenter ses idées avec un soin qu'on n'eût pas pris pour soi-même ; aussi les leçons sont-elles devenues des ouvrages pour un public illimité, des ouvrages d^'un agrément sérieux. Mais, que voulez-vous, aujourd'hui on se méfie de l'agrément; il nous reste encore cela à perdre.

Pendant tout le temps qu'il a occupé sa chaire de laSorbonne, M. Saint-Marc Girardin a été populaire. La popularité est douce à celui qui la possède; du reste, elle vaut le prix dont on la paye, car il y en a à tous les prix : elle est misérable quand un homme flatte les passions du public et descend pour le garder à toutes les complaisances; il est vrai que, lorsqu'elle est achetée ainsi, elle ne dure pas longtemps, et que, le bon sens et l'honneur prenant vite le dessus chez ceux qu'on a séduits, on devient leur jouet et l'on finit misérablement. M. Saint-Marc Girardin jouissait de sa popularité bien acquise et il la trouvait bonne, parce qu'elle sert à faire le bien, parce qu'elle lui donnait accès dans l'âme de la jeunesse, pour y faire pénétrer des idées justes et de bons sentiments. A l'occasion, il ne se refusait pas une fine épigramme contre les puissances du jour, qui étaient assez fortes pour ne pas s'apercevoir de cela. Renoncer à ce plaisir eût

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été bien stoïcien ; puis la liberté d'avoir de Fesprit est en ce pays une des libertés nécessaires ; de plus, il n'y a pas de mal à rire un peu entre honnêtes gens : le rire ouvre le cœur et fait passer beaucoup de bonnes choses; ceux qui avaient ri d'une épigramme contre le gouvernement ne pouvaient se fâcher lorsque, un moment après, ils étaient atteints eux-mêmes. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que M. Saint-Marc Girardin n'entendait pas fonder làdessus son succès ; même, vers la fin de l'Empire, quand l'opinion sentit sa force, un peu avant que l'Empire déclinant se convertît, les moindres allusions étaient si vivement saisies, si accentuées par la faveur du pubHc, ses applaudissements tournaient si aisément en allusion des paroles sans malice, l'auditoire était devenu si nerveux et la salle de la Sorbonne si sonore, que M. Saint-Marc Girardin avait peur d'un succès qui n'était pas de son goût : ce fut, je puis le dire, la principale cause, et bien honorable, pour laquelle il abandonna alors son enseignement.

Ceux qui ne l'ont connu qu'à son cours ou aux examens ne l'ont pas connu. Devant le public, il ne cherchait pas Fesprit, il n'avait pas à le chercher, il le trouvait; mais il n'était pas sans quelque coquetterie. Il fallait le voir dans l'intimité : c'était une simplicité parfaite, le commerce le plus uni et

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