INTRODUCTION. LI
qii il acceptait l'heureuse yariété de la nature humaine ; il prenait chacun ce dans son air » ; il permettait que chacun fut soi-même^ sachant parfaitement que, sauf pour Fhonnêtefcé et la sincérité, qui dépendent de nous, on n'est pas ce que Ton veut, et que nos idées et nos sentiments tiennent à mille causes. On était donc tranquille quand on causait avec lui : on était sûr de ne pas le blesser en montrant des opinions qui n'étaient pas les siennes. Ainsi, divisés sur bien des points et très-délicats, nous avons pu jusqu'au dernier moment parler librement de toutes choses; nous n'étions pas toujours du même avis, mais nous étions toujours d'accord. Il est môme arrivé que, vivant ensemble, nous soutenions, dans le même journal, des thèses contraires, sous l'anonyme, que nous ne manquions jamais de nous reconnaître, et que nous nous amusions beaucoup de ces découvertes.
Avec cette facilité générale de vivre, il avait un mérite qui la relevait singulièrement : il était extrêmement sensible à la valeur individuelle. Il distinguait entre être quelque chose et être quelqu'un. Être quelque chose, ce n'est pas grand'chose ; mais être quelqu'un! Il vaut la peine de l'être, et cela n'est pas donné à tout le monde. Aussi, quand il avait dit d'un homme que c'était quelqu'un, il en .avait fait un bien grand éloge; il Tavait mis à part
LU INTKODIJCTION.
des autres, qu'il classait en bloc dansJes indiscernables. ,
Sa grande et clairvoyante expérience lui faisait prendre les événements à peu près comme il prenait les hommes, avec une fine indulgence. Il croyait à ce qu'il appelait la bizarrerie des événements : il croyait que les choses tournent presque toujours autrement qu'on ne l'avait pensé, que l'imprévu se joue de ce monde, que l'accident est le maître des affaires. Lors donc que les choses allaient bien, il ne s'y fiait pas, et, lorsqu'elles allaient mal, il ne s'inquiétait pas trop non plus ; il attendait ce qui ne manque guère : l'effet du temps sur les impatiences, la difficulté d'aller vite, les délais des .affaires humaines, dont Hamlet se plaint, les rivalités des acteurs, le refroidissement pour ce qui avait d'abord charmé, les nouvelles passions qui surviennent et font qu^on aime ailleurs, les événements qui emportent à mille lieues d'où l'on était. Un jour que nous causions d'un sujet qui nous donnait des craintes, il me disait : « Ce qui sauve ce pays, c'est « qu'il a une grande fécondité d'avortements. » Les grandes vivacités qui éclatent de temps à autre chez nos Français ne l'épouvantaient point, parce qu'il savait qu'un si beau feu ne manque pas de s'abattre. Il avait là-dessus une histoire qu'il appelait complaisamment une de ses histoires.