‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 36 sur 251 · INTRODUCTION. L[II · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. L[II

(( Quelques jours, disait-il, après la révolution de Juillet, j'allais à un rendez -yous où devaient se trouver quelques hommes politiques, pour causer de la situation. Le long du chemin, je vois un ivrogne arrêté devant un chien qui avait ôté sa musehère en dépit des règlements, et lui tenant ce discours : ce Tu as fait ta révolution, toi aussi, c( tu as ôté ta muselière; on te la remettra, va, on c( te la remettra. » J'arrive tout égayé de cette scène chez mes amis; et, lorsque vint la question de ce qu'il y avait à faire dans la situation, je leur dis : ce Messieurs, je viens de l'apprendre au moment c( même, » et leur racontai mon histoire. On la trouva pleine de sens, on jugea seulement qu'il convenait d'attendre encore un peu. »

Mais qu'on ne s'y trompe pas : il distinguait entre les événements comme entre les hommes, et il ne s'était pas fait la sagesse commode pour bien vivre qui accepte tout. Pendant l'Empire, resté professeur et journaliste, il avait critiqué ce régime avec la discrétion hardie qui était le fort de son talent ; la déclaration de guerre le consterna, il souffrit cruellement de nos désastres, et quand il apprit qu'il était nommé député, résigné à voter la paix, parce qu'il ne croyait pas autre chose possible, il fondit en larmes ; il fut, par surcroît, nommé l'un des commissaires élus par l'Assemblée pour exa-

LIV INTUUDLCTION.

miner les conditions de la paix; ses fonctions politiques lui enlevèrent le repos de la vie de la campagne, qui lui était si nécessaire; il assista au déclin de sa santé, il se sentit frappé à mort et fit sans murmurer ce dernier sacrifice à son pays.

Sa conversation était charmante : c'était une vraie conversation. Il ne parlait pas seul (un genre où M. Cousin était incomparable) , il causait : il laissait les sujets venir et partir comme ils voulaient, ne s obstinant à rien, se prêtant à tout, et, comme il avait le sens commun original, n'affectant que la raison, mais une raison piquante, avec un demi-sourire, qui se marquait dans des yeux pleins d'esprit. Il donnait de l'esprit à ceux avec qui il causait ; mais il ne fallait pas s'endormir avec lui, car il portait et rendait vivement l'attaque, et, quand il trouvait de forts joueurs, c^était une partie merveilleuse. Entre M. Legouvé et lui, bons voisins de campagne, on se rencontrait quelquefois ainsi à Morsang et à Senneport. Il ne se réservait pas pour les grandes circonstances; il était toujours prêt, surtout avec ceux qu'il aimait, et la bonne grâce qu'il montrait alors était une marque délicate de son affection. Nous avons vécu jusqu'à six mois de suite constamment ensemble, toujours contents de nous retrouver après le travail et les affaires, ce qui eût été impossible s'il y avait eu d'un côté ou de

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