‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 38 sur 251 · LVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LVI INTRODUCTION

Tantôt on devisait en paix, tantôt il s'élevait de violents orages : la jeunesse, intolérante dans ses idées, exclusive dans ses goûts, allait en guerre contre le père de famille ; la politique,' la littérature, la morale, les choses et les hommes, l'hygiène et la médecine, où les dames n'entendaient pas qu'il eût la prétention de se gouverner à sa guise, tous les sujets passaient et repassaient, et Dieu sait ce qu'il partait de sailHes. Les questions les plus vives étaient, cela va sans dire, les questions de personnes ; M. Saint-Marc Girardin était, en général, pour l'indulgence, qu'on lui reprochait amèrement. Je me souviens qu'un jour il s'éleva une discussion de ce genre, ce Yous mangez, dit-il, le prochain. — Oh ! nous le ménageons. — C'est-à-dire que vous en laissez pour demain. » Et la discussion se termina par un éclat de rire. Dans ces querelles, j'étais quelquefois de son côté; mais j'étais plus souvent du côté de la puissance, des femmes dans tous les temps, des enfants dans la famille moderne, quand elle est bien ordonnée. Hélas ! l'aimable petite société n'est plus ; mais laquelle subsiste, de celles où l'on rêvait de passer la vie ? Nous sommes comme des tourbillons de feuilles que le vent forme et disperse.

Je l'ai connu plus de vingt ans, et notre connaissance a promptement tourné en amitié, qui a été très-

INTRODUCTION. LYII

intime dans les dernières années. Cette amitié de sa part était active. Je n'oublie pas qu'il y a aujourd'hui seize ans, d'accord avec M. de Rémusat, il porta mon premier article à M. Edouard Bertin, qui me mit immédiatement de la famille. En me présentant au Journal des Débats^ M. Saint-Marc Girardin croyait au talent que son affection me prêtait; il croyait, et il ne se trompait point, que j'étais prêt à suivre, sans y manquer jamais, la règle de la maison : le respect de soi-même et du public. Nous étions assurés que lorsque l'un de nous mourrait, il serait vivement regretté de l'autre ; c'est moi qui le regrette tous les jours.

Ernest ÇERSOT.

11 janvier 1875.

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