‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 39 sur 251 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Un grand combat s'est engagé dans le domaine de la morale et de la politique entre l'individu et un pouvoir nouveau et absolu qu'on appelle Y État, Je veux rechercher d'où vient cette doctrine nouvelle de l'État absolu et tout -puissant, ce mépris insolent de l'individu, cet asservissement de la liberté de chacun de nous, ce système enfin qui glorifie le tout et qui déshonore la partie. Parmi les défenseurs de cette doctrine au dix-huitième siècle, je trouve Jean-Jacques Rousseau, et c'est à lui que je m'arrête pour examiner dans ses ouvrages quelle est Torigine de la théorie nouvelle et pour en comprendre la portée. Jean -Jacques Rousseau a cela de curieux, que personne dans sa vie et dans ses ouvrages n'a élevé si haut les droits de l'individu, et que personne non plus dans ses ouvrages ne les I. 1

JEAN-JACQITES ROUSSEAU.

a si hardiment contestés et opprimés. Personne n'a eu un moi si rebelle et si impérieux à la fois ; personne enfin n'a été en même temps plus factieux et plus dictateur.

Lorsqu'on étudie avec attention la vie de Jean- Jacques Rousseau, on est frappé de la dissonance et du désaccord perpétuel qu'il y a entre lui et son siècle. Une comparaison toute naturelle fera comprendre ma pensée. Voyez Voltaire : jamais génie ne fut si ardent et si téméraire; mais, à côté de cette témérité de son génie, quelle régularité de vie ! comme il s'encadre dans son temps, comme il s'adapte à la société! Littérateur dans un siècle littéraire, homme de salon dans un siècle de salon, rien dans Voltaire n'est en dissonance avec son siècle. Enfant, il fait ses études au collège Louisle-Grand sous les jésuites; jeune homme, il concourt pour l'Académie : le collège, l'Académie, toutes institutions reçues et consacrées par l'usage. Plus tard, il fait des tragédies : le théâtre, encore une institution consacrée par l'usage. Jamais il ne manque à l'ordre extérieur établi. Le fond de ses ouvrages est hardi et remuant; la forme est régulière et telle que la veut l'étiquette. Vieillard, il vit dans son château de Ferney, patriarche de la littérature et visité par toute l'Europe. S'il vient à Paris, il est reçu au sein de l'Académie, où il expire chargé de couronnes. Toute cette vie est, d'un bout à l'autre, encadrée dans les usages et dans les formes de la société et de la littérature. Dans Rousseau, au contraire, rien ne s'adapte à la société de son temps, ni ses pensées ni sa vie. C'est un homme de génie, et le

«ort en fait un laquais qui sert à table : triste humiliation qui aigrit son orgueil et enflamme ses haines, car viendra le jour où le laquais qui était debout demandera compte au maître du droit qu'il avait d'être assis. Jusqu'à près de trente-six ans, il rampe dans l'obscurité et la gêne, menant la vie des petites gens et ayant pour femme une servante d'auberge. Gomment voulez-vous que le beau monde reçoive le mari d'une fille d'hôtel garni ? Où sont ses titres et ses droits ? Qui me dit que cet esclave sera Spartacus? Chargé de fers et vêtu de haillons, ce n'est encore, à mes yeux, qu'un gladiateur comme il y en a tant. Vous frémissez de vos chaînes, Spartacus, et vous amassez dans votre âme des trésors de colère; mais qu'importe à Rome cette colère d'un esclave ? Pour le respecter, pour l'admirer peut-être, elle attendra qu'il ait rompu ses fers et témoigné de son génie en la faisant trem bler j usque dans ses fondements. Pour admirer Rousseau, le dix-huitième siècle aussi attendait que Rousseau l'attaquât corps à corps. Ce moment vint. C'est sur une question d'académie et à une académie qu'il jette son premier défi, et que cet homme de lettres, dans un siècle tout littéraire, révèle la maladie intérieure des lettres et comment elles affaiblissent et énervent peu à peu la société. Maintenant que la lutte est commencée, l'athlète ne se repose plus : il a attaqué les lettres, il attaque l'inégalité des conditions sociales ; il attaque l'homme même du dix-huitième siècle en attaquant la manière dont il est élevé. C'est en vain que la société veut l'attirer à elle et en faire un des siens ; c'est en vain qu'on lui bâtit un ermitage à Montmorency et qu'on

JIÎANWACQUES ROUSSEAU.

lui ménage une retraite a Ermenonville; c'est en vain que Hume lui procure une pension du roi d'Angleterre. Son caractère, sa vie, son entourage, résistent à cette adoption de la société. On dit qu'il est capricieux, défiant, ingrat: eh, mon Dieu! je ne conteste point ses torts et ses fautes; mais cette inquiétude et cette défiance perpétuelle dont il est la première victime sont Veïïei de cette âme qui n'a pas pu prendre de bonne heure le pli de la civilisation du temps, et de cette vie qui ne rentre dans aucune des formes du dix-huitième siècle.

Qu'il écrive sa vie ou qu'il exprime ses pensées^ Rousseau met à chaque instant un point d'interrogation à côté de toutes les institutions, de tous les usages de la société. Son existence est un démenti perpétuel donné à Tordre établi et un présage de révolution. Cependant, en dépit de cette dissonance perpétuelle avec la règle et les usages établis, Rousseau rend un hommage d'autant plus éclatant qu'on l'attend moins de lui à ce besoin de règle et de discipline qui est inné dans le cœur de Thomme, besoin tellement impérieux, que, lorsque l'homme ne prend pas sa règle toute faite des mains de la société et de la religion, il veut en créer une. C'est ce qu'a fait Jean-Jacques. Cette vie inquiète et aventureuse semble le fatiguer ; son bon sens, qui domine tous les écarts de son imagination et tous les écarts de sa vie, lui dit qu'il faut une règle à l'homme et qu'il ne peut pas s'en passer. De là tous ses ouvrages d'éducation et de politique. Cet homme, qui rejette toutes les lois de la société, veut lui en donner de nouvelles, et cela par un sentiment tout naturel. Nous croyons en effet

que ce qui nous manque manque à tout le monde, et à peine pensons-nous avoir trouvé la vérité, que nous voulons la communiquer ou l'imposer aux autres. Tel est Rousseau. Dans Ti^^/Z/^», il refait Thomme, et, dans le Contrat social, il refait l'État. L'éducation qu'il veut donner à son élève, la législation qu'il veut imposer à son État sont également impérieuses. Le précepteur d'Émile n'est pas seulement le guide de son enfance, il est son directeur dans la jeunesse et même dans l'âge viril. Un précepteur de ce genre est un maître absolu dont Tautorité ressemble à celle d'un directeur ecclésiastique. Comme législateur, Rousseau ne permet pas plus de liberté à ses sujets qu'il n'en permet comme précepteur à ses élèves. 11 règle tout dans son État, les habits, les mœurs; il prescrit jusqu'à la religion, et ne laisse pas à la conscience de l'homme le choix de l'hommage qu'il veut rendre à Dieu. Ce n'est pas au nom d'une révélation surnaturelle que le législateur dans Rousseau enseigne à l'homme ce qu'il doit croire : c'est au nom de l'intérêt public. La diversité des cultes romprait l'unité de TÉtat : il ne faut donc pas que, dans un État bien réglé, les citoyens aient des religions différentes. Jamais personne n'a poussé si loin que Rousseau le fanatisme de la règle, puisqu'il la met partout à la place de la liberté, et jamais personne non plus n'a dans sa vie et dans ses écrits donné une si libre carrière à ses idées et à ses sentiments particuliers, si bien qu'il est à la fois, comme nous l'avons dit, le plus libre des individus et le plus impérieux des despotes.

Étudier la vie et les ouvrages de Jean -Jacques

Rousseau, c'est donc étudier trois problèmes curieux et dignes d'attention, de notre temps surtout, i ° Comment vit l'homme qui n'a que ses instincts pour guides? 2^ L'homme peut-il se créer une règle de vie à l'aide de ses instincts et de ses idées seulement? 3° L'homme enfin peut-il, au nom de la règle qu'il a créée, investir l'État d'un droit absolu et anéantir la liberté des individus ? La vie de Rousseau nous servira à résoudre le premier problème ; ses ouvrages nous serviront à résoudre le second et le troisième.

Quiconque a vécu a eu ses émotions et ses aventures ; quiconqne a vécu a eu ses doutes et ses scrupules; de là l'intérêt qui s'attache aux récits tirés de la vie humaine. L'homme le plus obscur et le plus médiocre du monde a de quoi nous intéresser, s'il veut exprimer fidèlement les émotions de cœur qu'il a eues et les anxiétés de conscience qu'il a ressenties.

Dans cette sorte de récits, le premier chapitre, c'est-à-dire celui qui raconte la jeunesse, est toujours le plus beau ; mais, pour le bien faire, il faut le faire quand on est vieux. C'est à cinquante-quatre ans que Jean-Jacques Rousseau se mit à écrire ses Confessions, La jeunesse racontée à cet âge s'embellit des regrets qu'elle excite. Elle plaît d'autant plus que,

dans le lointain où elle est vue, elle perd l'agitation et garde le mouvement. Les jeunes gens qui racontent leur jeunesse risquent souvent de faire un chapitre d'histoire naturelle, car les sensations alors étouffent les sentiments; Tâge rend aux sentiments le rang qui leur appartient, et le cœur qui se souvient d'avoir senti inspire mieux que le cœur qui sent et qui jouit confusément. Il faut avoir ses aventures quand on est jeune, et les raconter quand on est vieux.

Quiconque se met à raconter sa jeunesse, c'est-àdire un temps de plaisir et d'erreur, est tenté d'y mêler un peu de fiction et de dire les choses comme il aurait voulu qu'elles se passassent, au lieu de les dire comme elles se sont passées. Rousseau avoue lui-même que, souvent en écrivant ses Confessions^ la mémoire lui manquait ou ne lui fournissait que des souvenirs imparfaits. Alors il en remplissait, dit-il, les lacunes par des détails qu'il imaginait en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais contraires. « Je disais les choses que j'avais oubliées, comme il me semblait qu'elles avaient dû être, comme elles avaient été peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelais qu'elles avaient été. Je prêtais quelquefois k la vérité des charmes étrangers, mais jamais je n'ai mis le mensonge à la place pour pallier des vices ou pour m'arroger des vertus. »

Le charme des récits que Jean -Jacques Rousseau fait de sa jeunesse ne tient pas aux événements de sa vie; il tient aux émotions de son âme. Les émotions valent mieux que les événements, et je suis toujours

étonné que les romanciers fassent de si grands frais d'invention pour intéresser le lecteur : ils pourraient plaire à meilleur marché. Quelques sentiments vrais et vivement exprimés suffisent. C'est là le grand art de Rousseau. Il ne parle de ses aventures que pour nous entretenir de ses émotions. S'il quitte dès le commencement sa patrie et sa religion, cette fuite pour lui n'est qu'une promenade, et l'aventure lui cache la faute. Il pouvait en un jour aller de Genève à Annecy, il en mit trois. « Je ne voyais pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher Taventure que j'étais sûr qui m'y attendait. Je n'osais entrer dans le château ni heurter, car j'étais fort timide; mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, après m'être époumonné, de ne voir paraître ni dame ni demoiselle qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons, vu que j'en savais d'admirables que mes camarades m'avaient apprises, et que je chantais admirablement. »

Il y a l'ironie de l'expérience dans celte manière de peindre les illusions : c'est le vieillard qui écrit; mais il y a la grâce et l'enthousiasme des souvenirs de la jeunesse, quand Rousseau décrit les émotions que lui donnait le plaisir de se sentir libre et de voyager à pied, ce qui, selon lui, est la plus agréable manière de voyager, parce que c'est la plus libre. « Je marchais légèrement, dit-il; les jeunes désirs, l'espoir enchanteur, les brillants projets, remplissaient mon âme. Tous les objets que je voyais me semblaient les garants de ma prochaine félicité. Dans les maisons, j'imaginais des festins rustiques; dans les près, de folâtres jeux; le long des eaux, les

bains, des promenades, la pêche; sur les arbres, des fruits délicieux; sous leur ombre, de voluptueux tête-à-tête; sur les montagnes, des cuves de lait et de crème, une oisiveté charmante^ la paix, la simplicité, le plaisir d'aller sans savoir où. Enfin, rien ne frappait mes yeux sans porter à mon cœur quelque attrait de jouissance. La grandeur, la vérité, la beauté réelle du spectacle rendait cet attrait digne de la raison; la vanité même y mêlait sa pointe. Si jeune, aller en Italie, avoir déjà vu tant de pays, suivre Annibal à travers les monts, me paraissait une gloire au-dessus de mon âge. Joignez à tout cela des stations fréquentes et bonnes, un grand appétit et de quoi le contenter ))

Voilà le pôëte; Rousseau Test quand il écrit en prose et quand il écrit étant déjà vieux. Lorsqu'il était jeune au contraire et qu'il faisait des vers, Rousseau n'était guère poëte. Ses premiers opéras et ses comédies en vers sont fort mauvais. A peine dans V Allée de Sylvie y a-t-il quelques vers harmonieux et qui respirent le goût de la rêverie^. Nouveau et curieux témoignage que, pour être poëte, il ne suf-

Page 1