Confessions^ Hvre lef
j(-:an-jacouI':s rousseau.
ferme. Les hommes sensibles ressemblent aux femmes par beaucoup de traits, mais par celui-ci surtout : ils ne font pas eux-mêmes leur destinée ; il faut qu'ils la reçoivent toute laite des mains de leur famille ou des mains d'un bon directeur, sinon ils la reçoivent du hasard ou des passions. Rousseau, malheureusement, quitta dès sa première jeunesse sa patrie, sa famille, son état, tout ce qui pouvait le guider et le soutenir. Au lieu de ces appuis salutaires, il eut pour guide et pour directeur madame de Warens. Ainsi dans son enfance les romans, et dans sa jeunesse la femme philosophe, c'est-à-dire la femme qui n'a plus les vertus de son sexe et qui ne peut pas avoir les qualités du nôtre ; partout la fausse moralité au lieu de la vraie, voilà ce que Jean-Jacques Rousseau rencontra à son entrée dans la vie. Il regrette éloquemment de n'avoir pas conservé l'état que voulait lui donner son père et de n'avoir pas été graveur; mais il ne regrette nulle part d'avoir aimé madame de Warens. L'histoire même de sa vie témoigne, à défaut de ses regrets, contre madame de Warens, car c'est dès ce moment que commença pour Jean-Jacques cette vie d'exception qu'il a toujours menée, et que Téclat de sa gloire n'a fait que rendre plus singulière, sans la rendre jamais plus douce et plus honorable.
La femme est encore plus faite que l'homme pour vivre sous le joug de la règle. II faut seulement que le poids de la règle lui soit allégé par Taffection. Elle ne peut pas vivre seule; elle est faite pour la famille; elle en est le centre, sinon le principe; elle en est le cœur, sinon la téte. Quand elle est hors de ce milieu
grave et doux, elle se consume par le chagrin et par Faigreur, ou elle s'altère par la corruption. La femme philosophe a la prétention de vivre en dehors de la famille et de pouvoir s'en passer. Elle se fait un système de morale dont elle exclut comme des faiblesses les qualités les plus naturelles à son sexe et les plus nécessaires à l'honneur et à l'union de la famille. C'est ainsi que madame de Warens avait retranché la pudeur du système de morale qu'elle s'était fait, sans comprendre que cette vertu est dans la femme la garantie de toutes les aulres , comme l'honneur dans l'homme. Voilà quelle fut la directrice de Jean- Jacques Rousseau, et en même temps sa maîtresse : deux titres qui se repoussent l'un l'autre, car l'un suppose une force, et l'autre révèle une faiblesse. Rousseau a beau faire, dans ses Confessions^ pour parer et pour embellir ses amours des Gharmettes : l'amour aux Gharmettes est embarrassé et confus; il n'y a ni la grâce d'un sentiment pur ni l'aisance d'un sentiment fier. Moitié amant et moitié élève, j'allais presque dire moitié domestique, Rousseau n'a pas la dignité qui sied à l'homme qui s'est fait aimer, et il n'a pas non plus la grâce de l'homme qui n'obéit que parce qu'il aime, et à qui la tendresse ôte seule la liberté. Il obéit à madame de Warens comme â la maîtresse de la maison, et non pas seulement comme à la maîtrese de son cœur. Il sied aux amants d'être des esclaves, il ne leur sied pas d'être des valets. Rousseau aux Gharmettes n'a pas même le droit d'être jaloux, tant c'est peu le véritable amour qui règne chez madame de Warens; et, chose étrange, ce triste noviciat a si mal instruit et préparé Rousseau à comprendre la fierté de
l'amour et ses scrupules d'honneur et de jalousie, que, dans son récit même, écrit quarante ans plus tard, et après d'autres amours, il ne réclame pas contre le joug qu'il a subi. Le vieillard ne proteste pas contre l'abaissement du jeune homme, il l'accepte; bien plus, il le loue, il vante le honteux partage qui était la loi des CharmettesMe l'ai vue près de Ghambéry, cette maison des Gharmettes qui est devenue un des pèlerinages des admirateurs de Rousseau. Oui, le vallon où elle se cache est gracieux et beau, la solitude y est charmante, la verdure fraîche et vive, grâce à l'air des montagnes, Tombrage doux aux regards, parce qu'il est épais sans être sombre, ce qui est le charme de l'ombrage des châtaigniers, et la pelouse aussi y est douce au marcher; mais le souvenir gâte le lieu, et Rousseau a eu beau y passer quelques journées heureuses, ce bonheur sans dignité me répugnait : l'amour m'y semblait confus et honteux de la jmémoire qu'en gardait cette enceinte.
Quoique Rousseau ait fait de sa honte des Gharmettes une vertu et un bonheur, cependant il a été moins dupe ou moins patient qu'il ne le veut dire. Après la mort d'Anet, Rousseau se croyait maître du cœur de madame de Warens; mais, comme il faisait de petits voyages à Genève, à Lyon, à Montpellier, il arriva que, pendant un de ces voyages, sa place fut prise, et au retour il se trouva presque étranger dans cette maison où il se croyait aimé et attendu. Il s'ir-
1. Voyez l'étrange passage des Confessions qui commence par ces mots : «Ainsi s'établit entre nous trois.,,., » Confessions^ tomeI«»', p. 104, 6dit. Furne.
rite alors, il s afflige, et ce partage, qu il trouvait beau quand il y gagnait, lui répugne quand il y perd : tant il est dans le cœur de l'homme de posséder exclusivement ! Du partage, il n'aime que les commencements, parce que c'est l'usurpation ; il en déteste la durée, parce que c'est l'égalité A partir de ce jour, les Gharmettes lui deviennent insupportables, et il quitte madame de Wareiis c( sans laisser ni presque sentir le moindre regret d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné les angoisses de la mort. » Voilà les héros et les héroïnes de la sensibilité ! ils croient qu'ils sont nés pour vivre et pour mourir ensemble. Vienne le moindre accident, une contrariété, une absence : aussitôt l'oubli et l'indifférence arrivent, inévitable dénoûment des affections que l'âme prend mal à propos à son compte et qui ne viennent que de l'ardeur de la jeunesse et de l'occasion. Ce moment do la répugnance et de la séparation est un moment que les romans cachent avec soin ; ils font mourir leurs héros plutôt que de les séparer, et ils ont raison : la séparation que fait la mort est moins triste que celle que fait l'indifférence.
Il semble qu'il y ait eu entre l'imagination de Rousseau et sa destinée une sorte de gageure, Tune toujours prompte à le séduire et à l'enchanter, Fautre toujours obstinée à le désappointer et à le railler. Quand il vint la première fois à Paris en 4132, « il se figurait une ville aussi belle que grande, de l'as-
1. Voyez le récit de Rousseau au sixième livre des Confessions,
pect le plus imposant, où Ton ne voyait que de superbes rues, des palais de marbra et d'or. » Il entra il Paris par le faubourg Saint-Marceau. En 1741, quand il y vint après avoir quitté les Charmettes, même entrée, et il alla loger rue des Cordiers, à l'hôtel Saint-Quentin, près de la Sorbonne. C'est là enfin que, par une dernière et irréparable raillerie de la fortune, toujours habile à prendre le contrepied de l'imagination de Rousseau et à se servir contre lui de sa sensibilité h la fois faible et grossière, c'est là que Rousseau se lia avec Thérèse, une servante d'hôtel garni qui n'avait ni sa première vertu, ni beauté, ni esprit. Qu'est-ce donc qui séduisit Rousseau? Il était timide et pauvre, et dans le monde il était gauche et embarrassé ; Thérèse était bonne et douce, et surtout elle était là et à sa portée: voilà ce qui fit la liaison et ce qui l'entretint. La sensibilité d'ailleurs n'est pas délicate; elle est à la fois romanesque et brutale. Elle est brutale, parce que les sens y sont pour beaucoup; elle est romanesque, parce que l'ardeur des sens produit une sorte d'ivresse et d'illusion qui embellit tout. Rousseau d'ailleurs, dans son noviciat des Charmettes, n'avait guère pu apprendre à goûter les délicatesses de l'amour ; il fut donc avec Thérèse ce qu'il avait été avec madame de Warens : la facilité de l'occasion en fit le charme, et, comme auprès de madame de Warens, il rêva le reste.
S'il a peint Thérèse sous des traits moins gracieux et moins attrayants que madame de Warens, il ne faut pas s'en étonner. Madame de Warens fut l'émotion de sa jeunesse ; Thérèse fut la compagne de
sa vie. Madame de Warens lui apparaissait dans le lointain de ses souvenirs et de ses regrets, et le lointain adoucit tout. Thérèse représentait la vérité revêclie et dure de l'expérience.
Entre madame de Warens et Thérèse, Favantage, quoi que fasse Rousseau dans ses peintures, est pour Thérèse ; elle est plus femme, car elle est mère, et elle veut garder et élever ses enfants. Je ne sais rien dans les Confessions qui soit plus curieux et plus instructif que la lutte que Rousseau a à soutenir contre Thérèse, qui refuse de mettre ses enfants à l'hôpital. Cette pauvre servante d'auberge, qui n'a ni esprit ni instruction, l'inspiration maternelle Télève et l'affermit contre les sophismes odieux de son amant. Elle n'est ni femme philosophe, ni femme sensible ; elle est mère, et cela lui suffit pour sentir et pour vouloir son devoir. « Je m'y déterminai gaillardement sans le moindre scrupule, dit Rousseau racontant comment il mit ses enfants à l'hôpital, et le seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur. y> Yoilà encore un des traits les plus caractéristiques de la sensibilité : elle est incapable de reconnaître le devoir, quand le devoir se montre sous la forme d'un embarras ou d'un sacrifice, quand il n'est pas accompagné d'une émotion et d'un plaisir.
J'ai montré comment avait tini le roman des Charmettes, et à quelle liaison, à quels sentiments avait abouti à Paris le héros de ce roman : la tin de madame de Warens est encore plus triste, et je ne m'en étonne pas. La femme, quand elle finit mal, finit
toujours plus mal que l'homme, et ses malheurs ont rinconvéïiieiit d'être presque inévitablement honteux. Écoutez comment Rousseau lui-même raconte les derniers temps de madame de Warens : « A Lyon, je quittai Gauffecourt pour prendre ma route par la Savoie, ne pouvant me résoudre à passer derechef si près de maman sans la voir. Je la vis... Dans quel état, mon Dieul quel avilissement! Était-ce la même madame de Warens, jadis si brillante, à qui le curé de Pontaverse m'avait adressé? Que mon cœur fut navré!... )> — « Je lui fis encore quelque légère part de ma bourse, bien moins que je n'aurais dû, bien moins que je n'aurais fait, si je n'eusse été parfaitement sûr qu'elle n'en profiterait pas d'un sou. » — (( Ah 1 c'était alors le moment d'acquitter ma dette. Il fallait tout quitter pour la suivre, m'attacher à elle jusqu'à sa dernière heure, et partager son sort, quel qu'il fût. Je n'en fis rien. Distrait par un autre attachement, je sentis relâcher le mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je gémis sur elle, et ne la suivis pas ^ »
Fiez-vous donc à la morale du cœur, à celle qui cherche les devoirs dans les émotions, et qui ne croit l'homme obligé que lorsqu'il est attendri! L'idée du devoir a cela de bon, qu'elle résiste à la lassitude, à la distraction, à l'oubli, et que nous nous sentons coupables quand nous nous sentons négligents ou indifférents. Quand l'obligation, au contraire, vient seulement des sentiments, elle s'efface avec le sentiment même qui Ta créée.