‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 42 sur 251 · Confessions, Partie II, livre vili · texte numérisé non relu

Confessions, Partie II, livre vili

J'ai fait dans Rousseau l'histoire de l'homme sensible ; elle est triste. Je dois faire maintenant l'histoire de Fécrivain et de ses commencements.

Les jeunes gens aiment à croire que le génie n'a qu'à se montrer pour être aussitôt accueilli par la gloire et par la fortune. L'histoire enseigne que le génie, au contraire, a beaucoup à lutter, beaucoup à souffrir avant de se faire sa place dans le monde. Les siècles ne croient pas légèrement au génie. Pour réussir, le génie a besoin de persévérance, et c'est par cette qualité-là surtout qu'il se fait reconnaître. Les génies et les talents qui n'ont que l'étoffe d'un ou deux ans d'éclat tout au plus, ceux-là sont nombreux, et le monde les paye par la vogue, qui est la gloire du quart d'heure. Les génies au contraire qui sont patients et féconds, ceux-là sont les vrais, et c'est ceux-là seulement qui ont une gloire qui s'affermit par le temps.

L'histoire des commencements de Jean-Jacques Rousseau justifie ces réflexions. Ces commencements furent pénibles et obscurs. Il avait quitté les Charmettes avec quinze louis dans sa poche et un nouveau système pour noter la musique. Ce fut comme musicien qu'il se présenta d'abord à Paris. Son système de notation musicale ne fut pas accueilli par l'Académie des sciences, quoiqu'il eût été fort com-

plimenlé par les académiciens quand il était venu leur lire son mémoire. Ses protecteurs étaient indifférents et distraits, et ses quinze louis se dépensaient rapidement. Il en attendait la fin, se livrant tranquillement à la paresse et aux soins de la Providence, quand un matin qu'il allait voir le père Castel, un de ses protecteurs : a Puisfjue les musiciens et les savants, lui dit-il, ne chantent pas à votre unisson, clian^^ez de corde, et voyez les femmes; vous réussirez peut-être mieux de ce coté-là... On ne fait rien à Paris que par les femmes. Ce sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes. Ils s'en approchent sans cesse, mais n'y touchent jamais. );

Ce père Castel, qui donnait à Jean-Jacques Rousseau un conseil d'homme du monde en langage scientifique, était un jésuite de beaucoup d'esprit, à la fois géomètre et philosophe, mais un esprit singulier, ayant des idées grandes ou ingénieuses, parfois chimériques, jamais paradoxales, souvent fort contraires aux idées de son temps, mais qui ne s'en inquiétait pas et qui ne s'en enorgueillissait pas non plus. Le père Castel était plein de saillies et de fantaisies, et nous pourrons, chemin passant, comparer quelques-unes de ses réflexions avec les pensées de Rousseau, soit qu'elles s'en éloignent, soit qu'elles s'en rapprochent, parce que je ne puis pas croire que la pétulance et la hardiesse d'esprit du père Castel n'aient pas eu quelque influence sur Jean- Jacques Rousseau. Sous les auspices du père Castel, Rousseau se décida à voir quelques dames du monde, il tomba amoureux de madame Dupin, femme d'un fermier général, fort belle et fort honnête personne.

N'osant parler, il écrivit; sa lettre le fit éconduire. Bref, comme il était à bout de ressources, on lui offrit d'être secrétaire du comte de Montaigu, qui venait d'être nommé ambassadeur à Yenise. Il accepta avec 1 ,000 francs d'appointements, et le voilà quasi-secrétaire d'ambassade à Venise, où il n'y avait rien à faire, sous un ambassadeur qui ne savait rien faire. Rousseau prétend pourtant qu'il fit quelque chose d'un pareil emploi, et qu'un avis, qu'il fit passer à temps, pendant la guerre de 1743, à M. le marquis de l'Hôpital, ambassadeur de France à Naples, empêcha la révolte des Abruzzes. « Ainsi, dit-il, c'est peut-être à ce pauvre Jean-Jacques, si bafoué, que la maison de Bourbon doit la conservation du royaume de Naples. )> Le service qu'il venait de rendre à la maison de Bourbon manqua de le brouiller avec le comte de Montaigu, qui devint jaloux de son secrétaire. Une première brouille réconciliée en amena une seconde, qui devint irréconciliable, et bientôt, en 1744, Rousseau quitta M. de Montaigu et revint à Paris se plaindre de son ambassadeur. Comme l'ambassadeur était un sot et connu pour tel, on écouta volontiers Rousseau, qui le disait, mais on s'en tint là, et les griefs de Rousseau contre M. de Montaigu aidèrent à faire rappeler l'ambassadeur, sans qu'on fit du reste rien pour le secrétaire.

De retour à Paris, Rousseau revit ses protecteurs, devenus un peu plus froids par l'absence d'abord et par le mauvais succès du premier emploi. Les protecteurs n'aiment pas à protéger deux fois la même personne. Parmi ces protecteurs était le duc de Ri-

chelieu, qui, en 1745, eut besoin de quelqu'un qui fût un peu musicien et un peupoëte pour retoucher le poëme et la musique de la Reine de Navarre^(\\x\\ voulait faire jouer devant le roi. Le poëme de cet opéra était de Voltaire et la musique de Rameau. Il ne s'agissait que de changer les vers et les airs de quelques divertissements qu'il fallait mettre à la mode du jour. Plus confiant comme musicien que comme poëte, Rousseau se mit hardiment à retoucher la musique de Rameau sans lui en demander la permission; mais il mit plus de façons avec Voltaire, et lui écrivit une belle lettre bien humble. Voltaire lui répondit par une lettre complimenteuse et leste, comme il savait les faire. Ces deux lettres sont curieuses. Vous avez lu dans La Bruyère la description du pauvre et du riche. Le riche qui a le teint frais et le visage plein,... qui déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit,... qui s'enfonce dans son fauteuil quand il s'assied et croise les jambes l'une sur l'autre;... le pauvre, qui a les yeux creux, le teint échauffé et le visage maigre;... qui, si on le prie de s'asseoir, se met à peine sur le bord d'un siège,... qui tousse et se mouche sous son chapeau et crache presque sur soi^ : c'est l'image fidèle de ces deux lettres, l'une de Rousseau encore obscur et méconnu, l'autre de Voltaire déjà illustre et partout accrédité. Si nous en croyons Rousseau, l'opéra de Rameau retouché par lui eut un grand succès; mais M. de Richelieu, son protecteur, partit pour Dunkerque, oublia la Reine de JSavarre^^i Rousseau,

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