‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 44 sur 251 · Mémoires de madame d'Épinay, t. I^r, p. 201 et · texte numérisé non relu

Mémoires de madame d'Épinay, t. I^r, p. 201 et

jouer Rousseau; dit-elle qu'il ait mal joué? non. (( Nous avons eu vraiment une pièce nouvelle, et Francueil a présenté le pauvre diable d'auteur, qui vous est pauvre comme Job, mais qui a de l'esprit et de la vanité comme quatre. Sa pauvreté l'a forcé de se mettre quelque temps aux gages de la belle-mère de Francueil, madame Dupin, en qualité de secrétaire. On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu. J'espère que nous la saurons un jour. Nous prétendions hier, la petite Margency et moi, qu'à nous deux nous la devinerions. — Malgré sa figure, disait-elle (car il est certain qu'il est laid, quoiqu'Émilie le voie joli), ses yeux disent que l'amour joue un grand rôle dans son roman. — Non, lui dis-je, son nez dit que c'est la vanité. — Eh bien ! l'un et l'autre. — Nous en étions là, lorsque Francueil vint nous apprendre que c'était un homme d'un grand mérite : cela pourrait bien être vrai. 11 est certain que sa pièce, sans être bonne, n'est pas d'un homme ordinaire; il y a des situations fortes et rendues avec beaucoup de chaleur. Tout ce qui est de gaieté est de mauvais ton; tout ce qui est de discussion et de causerie, même de persiflage, est excellent, quoiqu'avec un peu d'apprêt ^ ))

Rousseau, à la Chevrette, ne se bornait pas à jouer la comédie et à y jouer ses propres comédies, toutes choses qu'il veut oublier; il y causait avec madame d'Épinay, et c'est par là surtout qu'il la charmait. <( Une conversation que j'ai eue avec M. Rousseau m'a enchantée. J'ai encore l'âme attendrie de la ma-

il. Mémoires de madame d'Épinay, t. I®*", p, 204, 205. I. 3

nière simple et originale en même temps dont il raconte ses malheurs ^ »

Ces détails peignent la vie de la société oisive et lettrée du dix-huitième siècle, dans laquelle Rousseau se trouvait jeté, et l'attitude qu'il y avait. Rousseau, secrétaire à 900 francs de madame Dupin, devenait le commensal accueilli et fêté du château de la Chevrette. Il savait y être aimable, sans pourtant se corriger d'un reste d'air farouche; il savait sur= tout y raconter ses malheurs et même sa querelle avec son ambassadeur, de manière à passer pour un cœur tendre et pour une âme héroïque, les deux grandes prétentions du dix-huitième siècle. C'est au milieu de ces travaux obscurs et de ces amusements frivoles qu'il allait paraître tout à coup au grand jour par son Discours sur les sciences et les arts.

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