LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS
Rousseau prétend que si, dans ce discours, il prit parti contre les sciences et les arts, ce fut par une sorte d'inspiration quasi-surnaturelle. Il allait, dit-il, à Vincennes voir Diderot, qui était prisonnier au Donjon. Il feuilletait, en marchant, le Mercure de France.^ et il tomba sur cette question proposée par l'Académie de Dijon : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » Tout à coup , dit-il , je me sens l'esprit ébloui de mille lumières; des foules d'idées neuves s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jettent dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à rivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine. Ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle
agitation, qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j'en répandais ^ » L'histoire est belle et ressemble à la conversion de saint Paul sur le chemin de Damas. La Harpe raconte la chose différemment. Rousseau allait voir Diderot à Vincennçs, et il lui parla de la question proposée par l'Académie de Dijon. « Quel parti allez-vous prendre ? dit Diderot à Rousseau. — Je vais prouver, répond Rousseau, que le progrès des sciences et des arts épure les mœurs. — Eh I c'est le pont aux ânes I s'écria Diderot ; prenez le parti contraire et vous ferez un bruit du diable. (( C'est ainsi, selon La Harpe, que Rousseau se jeta dans le paradoxe pour éviter le lieu commun.
Auquel croire des deux récits? Je crois aux deux. Rousseau, allant à Vincennes et lisant la question de Dijon, a pu être frappé du doute que contient cette question. H en a parlé à Diderot, qui lui a conseillé de prendre parti contre les sciences et les arts, afin de faire plus de bruit. Puis, comme ce discours contre les sciences et les arts a été le commencement de la gloire de Rousseau, le jour où il a eu l'idée de le faire est devenu pour lui le grand événement de sa vie. Son imagination a embelli peu à peu l'événement, et l'idée est devenue une inspiration qu'il a décrite comme il croyait s'en souvenir. J'ose dire qu'il n'y a pas un homme de lettres, petit ou grand, si quelque succès Ta tiré de la foule, qui ne fasse, du jour où il a conçu son ouvrage d'élite, l'événement de sa vie, et qui n'en retrace les moments et les circonstances avec plus de