‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 46 sur 251 · Deuxième lettre h M. de Maleshcrbcs · texte numérisé non relu

Deuxième lettre h M. de Maleshcrbcs

SA \IE Eï SES OUVRAGES.

complaisance que de vérité. Et ce ne sont pas seulement les hommes de lettres qui font des romans de leurs souvenirs ; les hommes du monde font de même. S'ils ont réussi, ils ont tous dans leur vie ce jour marqué d'une pierre blanche, qui a été la cause et le commencement de leur fortune, et ils ne sont pas éloignés de croire, à voir la manière dont ils racontent ce jour décisif, que le bon Dieu s'en est mêlé.

En prenant parti contre les sciences et les arts, Rousseau étonna son siècle, et parut faire un paradoxe; il ne faisait que renouveler un lieu commun oublié. Le roi Salomon se plaignait déjà de son temps qu'on fit trop de livres, et que cette continuelle inquiétude de lesprit affaiblît le corps ^ Non-seulement le roi Salomon croit que l'étude et la méditation excessives nuisent à la santé; l'étude et la méditation sont elles-mêmes une vanité, a J'ai été roi dans Israël, dit-il, et j'ai résolu dans mon âme de rechercher la cause et la nature de toutes les choses qui sont sous le ciel. Et j'ai donné toute mon âme à l'étude, afin de savoir la sagesse et la science, et les erreurs et les sottises des hommes, et j'ai reconnu que dans tout cela il n'y avait que peine et chagrin pour Tesprit^. »

Les plaintes contre la science sont donc anciennes dans le monde. En Grèce, mêmes reproches faits aux sciences et aux arts. Lisez les dialogues de Platon contre les sophistes : ce sont autant de plaidoyers

1. (( Faciendi plures libros nullus est finis; frequensque meditaUo carnis afflictio est. »> Ecclésiaste^ chap. xii, verset 12^.

2, Ecclésîaste, chap.

contre l'abus des lettres. Le triomphe de la sophistique ou delà rhétorique, comme l'entendait Gorgias, c'était de pouvoir prouver le pour et le contre, et de parler de tout sans savoir grand'chose au Ibnd. Le sophiste ou le rhétoricien ne se souciait guère d'enseigner le juste et l'injuste, ce qui pouvait aider à la vertu des citoyens ou ce qui pouvait la corrompre, et par là ébranler les fondements mêmes de la république; il ne se souciait que de plaire et de réussir. Ainsi, dit Socrate à Gorgias, il n'est pas nécessaire que la rhétorique slnstruise de la nature des choses, et il suffit qu'elle invente quelque moyen de persuasion, de manière à paraître, aux yeux des ignorants, plus savante que ceux qui savent?

(( GoRGiAs. — Oui, et n'est-ce pas une chose bien commode, Socrate, de n'avoir pas besoin d'apprendre d'autre art que celui-là^ pour ne le céder en rien à personne^? »

Je ne veux pas chercher comment s'appelle de nos jours cet art que Gorgias trouvait si commode. Est-ce la tribune ou le barreau? est-ce la littérature, est-ce la presse? Je n'en sais rien; mais l'art de Gorgias est assurément un des griefs de Jean- Jacques Rousseau contre le progrès des arts et des sciences.

Ce n'est pas seulement dans le Gorgias qne Socrate ou Platon attaque le progrès ou l'abus des sciences et des arts : voici l'histoire ou Fapologue qu'il raconte dans le Phédon, et qui, comme le discours de Jean-Jacques Rousseau, sape dans son fondement la littérature. «J'ai entendu raconter, dit Socrate, que

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