Gorgias, Ir. de Platon, par Cousin, t. III, p
près de Naucratis, en Egypte, il y eut un dieu, Tun des plus anciennement adorés dans le pays, qui s'appelle Theuth. On dit qu'il a inventé, le premier, les nombres, le calcul, le géométrie et l'astronomie, les jeux d'échecs, de dés et l'écriture. L'Égypte tout entière était alors sous la domination de Thamus, qui habitait dans la grande ville capitale de la Haute- Égypte ; Theuth vint donc trouver le roi, lui montra les arts qu'il avait inventés, et lui dit qu'il fallait en ; faire part à tous les Égyptiens. Celui-ci lui demanda : de quelle utilité serait chacun de ces arts et se mit à disserter sur tout ce que Theuth disait au sujet de ses inventions, blâmant ceci, approuvant cela. Ainsi i Thamus allégua, dit-on, au dieu Theuth beaucoup i de raisons pour et contre chaque art en particulier.
11 serait trop long de les parcourir ; mais quand ils en j furent à l'écriture ^ : « Cette science, ô roi, lui dit ' Theuth, rendra les Égyptiens plus savants et soula- \ géra leur mémoire; c'est un remède que j'ai trouvé ? contre la difficulté d'apprendre et de savoir. » Le roi ' répondit : « Industrieux Theuth, tel homme est ca- ( pable d'enfanter les arts, tel autre d'apprécier les avantages ou les désavantages qui peuvent résulter ► de leur emploi ; et toi, père de l'écriture, par une bienveillance naturelle pour ton ouvrage, tu l'as vu tout autre qu'il n'est : il ne produira que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant oublier le nécessaire. En etfet^ ils laisseront à ces caractères étran-
1. Je suppose qu'au lieu de Técriture il s'agisse de l'imprimerie et de la liberté de la presse : le sens de l'apologue de Platon sera plus clair.
gers le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confié à l'écriture, et ils n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir. ïu n'as donc point trouvé un moyen pour la mémoire, mais pour la simple réminiscence, et tu n'olfres à tes disciples que le nom de la science, sans la réalité; car, lorsqu'ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront beaucoup de connaissances, tout ignorants qu'ils seront pour la plupart, et la fausse opinion qu'ils auront de leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie^» Le procès que Jean-Jacques Rousseau se mit à faire aux sciences, aux arts, à la littérature, n'est donc pas un procès nouveau; c'est un vieux procès souvent plaidé chez les Juifs, chez les Grecs, chez les Romains aussi. Depuis Auguste, comme si la civilisation romaine se repentait d'elle-même dans ses plus beaux jours, les poètes et les historiens sont pleins de lamentations sur la décadence des mœurs et l'abus des sciences et des arts, expliquant la perte des mœurs par le raffinement de Tintelligence, opposant sans cesse la barbarie à la civilisation, et prenant parti pour la barbarie naïve et ignorante contre la civilisation éclairée et élégante. Horace vante les Scythes et leurs vertus ^. Trogue Pompée ou Justin, son abréviateur, loue aussi les Scythes, qu'il oppose aux Grecs, les uns vertueux dans leur ignorance, les autres vicieux avec toute leur science. Tanto plus profuit in mis, dit-il, vitiorum ignoratio quam in his cognitio tirtutis. Tacite fait des mœurs des Germains un éloge