Tome VII, p. 137, 139 et
hommes ne se. lient ensemble que pour se tromper mutuellement et se donner le change. La droiture y passe pour simplicité; être double et dissimulé est un mérite qui honore. Toutes les sociétés sont empoisonnées par le défaut de sincérité. La parole n'y est pas l'interprète des cœurs ; elle n'est que le masque qui les cache et qui les déguise. Les entretiens ne sont plus quo des mensonges enveloppés sous les dehors de l'amitié et de la politesse. On se prodigue à Fenvi les louanges et les adulations, et on porte dans le cœur la haine, la jalousie et le mépris de ceux qu'on loue. L'intérêt le plus vil arme le frère contre le frère, l'ami contre Tami, rompt tous les liens du sang et de l'amitié, et c'est un motif si bas qui décide de nos haines et de nos amours^. » Quelle ressemblance ou plutôt quelle conformité! Ce que
ï. Massillon, t. 1er, édit. de 1825, p. 402 et 403. Nicole dit aussi dans ses Essais de morale, t. IIÏ, Traité de la charité et de V amour -propre^ p. 141 : (( Chacun pense d'abord à occuper les premières places de la société où il est, et si Ton s'en voit exclu, on pense à celles qui suivent. En un mot, on s'élève le plus qu'on peut, et on ne se rabaisse que par contrainte. Dans tout état et dans toute condition, on tâche toujours de s'acquérir quelque sorte de prééminence, d'autorité, d'intendance, de considération, de juridiction, et d'étendre son pouvoir autant qu'on le peut. Les princes font la guerre à leurs voisins pour étendre les limites de leurs États. Les officiers de divers corps d'un même état entreprennent les uns sur les autres. On tâche de se supplanter, de se rabaisser Tun l'autre dans tous les emplois et dans tous les ministères; et si les guerres que l'on s'y fait ne sont pas si sanglantes que celles que se font les princes, ce n'est pas que les passions n'y soient aussi vives et aussi aigres, mais c'est pour l'ordinaire que l'on craint les peines dont les lois menacent ceux qui ont recours à des moyens violents. »
Rousseau dit de la société, Massillon le dit du monde. Le propre de la société selon Rousseau, c'est d'être le domaine des passions humaines; c'est aussi le propre du monde selon tous les moralistes chrétiens. La censure chrétienne n'est pas moins vive et moins amère assurément que la censure philosophique. Que fait cependant la doctrine chrétienne? Après avoir montré à l'homme le monde tel qu'il est, lui dit-elle qu'il faut le quitter et aller vivre au désert? lui ditelle qu'il n'y a que l'abandon de la société ou sa destruction (les philosophes aiment mieux détruire le monde que de l'abandonner) qui peut le préserver de la corruption universelle? non. Ce n'est pas que la doctrine chrétienne n'ait eu aussi ses exagérés et ses violents, qui appelaient l'humanité dans le désert. L'Église a eu ses solitaires de la Thébaïde : elle a eu ses chartreux et ses trappistes, ces émigrés du monde, qui croient ne pas pouvoir le fuir assez loin ; mais les solitaires de la Thébaïde et de la Trappe quittent le monde, ils ne le veulent pas détruire ; ils visent au calme et presque à l'immobilité, ils ne l'imposent pas aux autres; ils étouffent les passions, désespérant de les régler, mais ce sont les leurs. Entre le solitaire chrétien et le sauvage de Rousseau, il y a cependant, quant au dehors de la vie du moins, de curieuses ressemblances. « L'homme sauvage et l'homme policé, dit Rousseau, diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l'un réduirait l'autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et la liberté : il ne veut que vivre et rester oisif^ et l'ataraxie même des stoïciens n'approche pas de sa profonde indifférence
pour tout autre objet. Au contraire, le citoyen, toujours actif, sue, s'agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses... Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d'un ministre européen I Le sauvage vit en lui-même; l'homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans Topinion des autres... » Changez quelques mots de cette description , elle peut s'appliquer au solitaire chrétien : il n'est pas oisif comme le sauvage, mais il est calme et paisible, indifférent surtout aux choses du monde et aussi dédaigneux ou aussi étonné que le Caraïbe de l'activité des mondains. Au lieu de parler nous-même, prenons encore dans Massillon nos traits de comparaison. « Non-seulement, dit Massillon, notre vie n'est pas intérieure et recueillie, mais encore c'est Tesprit du monde qui en forme les désirs, qui en conduit les affections, qui en règle les jugements, qui en produit les vues, qui en anime toutes les démarches Qu'est-ce que la vie du monde, qu'une servitude éternelle où nul ne vit pour soi^? » Voilà comment Massillon peint la vie du mondain. Que serait-ce maintenant si je prenais la peinture que les moralistes chrétiens font des charmes de la retraite? Qu'a donc fait Rousseau? Il a, sans le savoir et sans le vouloir, je crois, pris dans la doctrine chrétienne ce qu'elle a d'opposé au monde et de favorable à la solitude, laissant de côté tout ce qu'elle a de règles pieuses et sages sur la manière de vivre chrétiennement dans le monde, et il Ta transformée en une