‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 74 sur 251 · Massillon, t. h^, p. 381 et 49G · texte numérisé non relu

Massillon, t. h^, p. 381 et 49G

doctrine misanthropique et anti-sociale. Ce n'est pas tout que d'avoir ainsi changé la doctrine chrétienne et de l'avoir, pour ainsi dire, débaptisée pour se l'approprier : il a ôté à cette doctrine ce qui fait son principe et sa cause. Que cherche, en effet, dans le désert le solitaire chrétien? il y cherche Dieu. Voilà pourquoi il fuit le monde. Il ne demande pas à la solitude l'oisiveté et la liberté du Caraïbe ; il demande le recueillement et la prière : il n'y va point vivre en égoïste insouciant et brutal^ mais en pieux en-thousiaste. Aussi personne n'est moins seul que le solitaire au désert ; Dieu y peuple la solitude de sa présence infinie.

In solis tu mihi lurba locis^

voilà ce que l'anachorète dit sans cesse à Dieu dans la retraite. Otez Dieu de la Thébaïde, saint Jérôme en effet n'est plus qu'un Caraïbe.

Ainsi la doctrine de Jean-Jacques Rousseau n'est que la doctrine de la Thébaïde, défigurée dans ses effets et surtout privée de sa cause; mais, ne l'oublions pas, la doctrine de la Thébaïde n'est pas la vraie doctrine chrétienne, c'en est l'exaltation. La doctrine chrétienne est plus sage et plus indulgente: elle n'ordonne pas à l'homme de fuir le monde, elle lui en signale les écueils et les périls; en même temps elle lui dit comment il peut les éviter. « 0 mon Dieu! s'écrie Massillon après avoir peint le monde et ses vices, ô mon Dieu! quel besoin n'ai-je pas de votre grâce et d'une protection particulière pour préserver mon cœur au milieu d'une corruption si I. Il

universelle M » Voilà le sentiment chrétien. Demandez à Dieu la force, méritez-la par la foi. et ne craignez pas de vivre dans le monde. Dieu nous a donné ses commandements pour nous préserver du mal, non pas du malheur, qui est Texercice de la vertu, mais du mal, qui est la tentation de tous les hommes, et qui n'est la nécessité d'aucun. Nihil est tara discordiosum vitio, tam sociale naturâ quam genus humanum^ dit saint Augustin en parlant de l'humanité 2; admirable maxime qui pose à la fois et qui résout la question autour de laquelle Rousseau amoncèle tant de contradictions. L'homme est fait pour la société, mais ce sont les vices de l'homme qui rendent la société mauvaise : de là la conclusion que ce sont nos vices qu'il faut détruire et non pas la société; conclusion simple et facile, à ne consulter que la raison, mais qui n'est praticable qu'avec l'aide et l'assistance de Dieu. Cette assistance, Dieu Ta donnée à l'homme par ses commandements dans l'ancienne loi et par l'Évangile dans la loi nouvelle.

Tout s'accorde donc dans la doctrine chrétienne et tout est clair. Le mal vient de la nature humaine abandonnée de Dieu, et le bien vient aussi de la naturehumaine secourue de Dieu. Otez Dieu à l'homme, la société n'est plus supportable, et de même que Dieu rend la terre féconde parles lois qu'il a données aux saisons, Dieu rend aussi la société humaine possible et douce par la règle qu'il a donnée à l'homme. Seulement la société humaine peut désobéir à cette

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