‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 75 sur 251 · Cité de Dieu, livre XII · texte numérisé non relu

Cité de Dieu, livre XII

règle. Il est vrai que du même coup elle devient intolérable et impossible. Essayez d'ôter à l'âme humaine un seul des bons sentiments qu'elle tient de la grâce de Dieu, ou bien essayez d'ôter à la végétation une seule des gouttes de pluie ou un seul des rayons de soleil que Dieu lui a destinés, vous verrez l'âme humaine se dessécher et la végétation se flétrir et périr. Je lisais dernièrement un admirable conte de Dickens intitulé le Pacte du Fantôme^ un peu confus peut-être au premier coup d'oeil, mais dont l'intention, à mesure qu'elle s'éclaircit et se découvre peu a peu, touche l'âme profondément. C'est un chimiste à qui le diable accorde de n'avoir plus le souvenir ni du mal qull a souffert des autres hommes ou de celui qu'il leur a fait, ni du bien qu'il en a reçu ou de celui qu'il leur a fait. Une âme qui n'a plus la mémoire ni de la joie ni du chagrin va t-elle pour si peu cesser d'être une âme humaine? Car enfin, qu'estce que la mémoire parmi nos sentiments? C'est ici une de ces gouttes de pluie ou un de ces rayons de soleil dont la végétation ne peut pas se passer. Le don de l'oubli démoralise l'âme, et l'homme qui n^ se souvient plus des diverses émotions de sa vie morale, de ses joies, de ses chagrins, cet homme, tout savant qu'il est, devient une brute méchante. Pour mieux expliquer la leçon, ce possédé a le malheureux don de communiquer l'oubli moral à tous ceux qu'il touche. Aussi, partout où il va, il change à l'instant même, par son don pernicieux, le climat moral des familles. Là où régnait la joie du foyer domestique, là où le malheur inspirait la patience, parce que le malheur était supporté en commun et devenait un

iM JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

pieux souvenir d'airection mutuelle, les âmes, frappées d'oubli, deviennent aussitôt égoïstes et méchantes, tant notre âme ne peut rien perdre de sa vie morale î tant elle a besoin de toutes les ressources que Dieu lui a préparées, pour se soutenir à travers la vie de ce monde î

Rousseau prétend que nos vices rendent les institutions sociales nécessaires, et il ajoute que ces mêmes vices rendent inévitable l'abus des institutions, de telle sorte qu'à l'entendre, nous ne pouvons point ne pas vivre en société et nous ne pouvons pas non plus en avoir une bonne. A ce compte, le mal est partout et partout invincible, puisque l'état de nature est impossible et que la société est intolérable. Qu'avons-nous donc à faire sinon à désespérer et à mourir le plus tôt possible, afin de retourner au néant dont nous n'aurions jamais dû sortir, puisque nous ne pouvons être heureux ni selon la nature, ni selon la société? Au lieu de nous laisser comme Rousseau dans cette terrible impasse, la religion nous offre sa règle consolante et douce, qui ne condamne pas la société à son origine, puisqu'elle la croit naturelle à l'homme, et qui ne la condamne pas non plus dans sa marche à cause de nos vices, puisqu'elle croit que ce sont surtout nos vices qui rendent la société mauvaise. Rousseau, pour prévenir les abus de la société, pour éviter l'inégalité qui en est le grand fléau, n'a qu'un moyen, c'est d'empêcher les passions humaines de se développer, c'est-à-dire qu'il nous impose une règle impossible : la religion veut seulement que nous corrigions ces passions et que nous les dirigions vers le bien plutôt que vers le mal.

Rousseau dit : « N'ayez pas de pauvres et n'ayez pas de riches ; » la religion dit : « Que les riches secourent les pauvres, que les pauvres supportent les riches. » — « Gardez-vous de réfléchir, gardez-vous de faire usage de votre raison, » dit Rousseau. — u Usez de votre raison pour suivre la loi, » dit la religion ; sif rationabile obsequium vestrum. De ces deux conseils ou de ces deux règles, celle du philosophe et celle de la religion, quelle est la plus douce au cœur de l'homme ? quelle est celle qui l'encourage le mieux à supporter la vie? quelle est celle enfin qui révèle et qui honore le mieux le mystère de la condition humaine, ce mystère que deux mots renferment, un grand devoir sur la terre et un grand espoir au ciel ?

Je viens d'examiner le discours de Rousseau, tel qu'il est; mais je n'ai pas examiné toute la controverse que soutint Rousseau. Il y a dans toutes les discussions de Rousseau deux choses qu'il faut soigneusement distinguer: les maximes du discours et les conclusions de la controverse. Les maximes sont ordinairement paradoxales; les conclusions sont pleines de bon sens. Il débute par la singularité, il finit par le lieu commun. Cette allure de Rousseau, que j'ai déjà remarquée dans le Discours sur le progrès des sciences et des lettres, n'est nulle part plus

JJîAN-JACQUES ROUSSEAU.

visible que dans la discussion sur Torigine de Tinégalité des conditions humaines. Dans le discours, il faut, pour empêcher rinégaliic, empêcher la société, et, pour empêcher la société, il faut empêcher Thumanité; Rousseau semble ne pas hésiter. Dans la discussion, il revient à une conclusion plus modérée, et dans les notes je lis ces paroles remarquables, qui détruisent le système de Rousseau sous prétexte de l'expliquer. Je suis forcé de citer cette note curieuse : (( Quoi donc I faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours ? Conséquence à la manière de mes adversaires, que j'aime autant prévenir que de leur laisser la honte de la tirer. 0 vous à qui la voix céleste ne s est point fait entendre et qui ne reconnaissez pour votre espèce d'autre destination que d'ache^ ver en paix cette courte vie; vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets, vos cœurs corrompus et vos désirs effrénés ; reprenez, puisqu'il dépend de vous, votre antique et première innocence ; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains, et ne craignez point d'avilir votre espèce en renonçant à ses lumières pour renoncer à ses vices. » Ici j'interromps la citation pour me demander à qui Rousseau s'adresse, et si c'est sérieusement qu'il parle. Quels sont ces hommes à qui la voix céleste ne' s est pas fait entendre, et qui croient que tout finit pour l'homme avec la vie ? Sont-ce des matérialistes innocents, d'honnêtes athées auxquels Rousseau propose d'aller vivre dans les bois ? Mais voyez en même temps comme il les traite. Ils ont

des esprits inquiets, des cœurs corrompus, des désirs effrénés^ qu'ils laisseront dans les villes. Pure ironie! L'homme ne change pas aussi aisément de caractère que de domicile. Ce n'est donc pas à ces mondains envieillis que Rousseau propose sérieusement d'aller au désert. Continuons : « Quant aux hommes semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours Toriginelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes et de glands, ni se passer de lois et de chefs ; ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au bonheur des célestes intelligences : tous ceux-là tâcheront, par Texercice des vertus qu'ils s'obligent à pratiquer en apprenant à les connaître, à mériter le prix éternel qu'ils en doivent attendre ; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres ; ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir ; ils obéiront scrupuleusement aux lois et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres ; ils honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier cette foule d'abus et de maux toujours prêts à nous accabler ; ils animeront le zèle de ces dignes chefs, en leur montrant sans crainte et sans flatterie la grandeur de leur tâche et la rigueur de leur devoir : mais ils n'en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir qu'à l'aide de tant de gens respectables qu'on désire plus souvent qu'on ne les obtient, et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités réelles que d'avantages appa-

rents^ » Ainsi les mondains, ceux à qui la voix céleste ne s'est pas fait entendre, n'aboliront pas la société, parce que c'est le milieu le plus commode à leurs esprits inquiets, à leurs cœurs corrompus et à leurs désirs effrénés. Et les chrétiens, car c'est des chrétiens sans doute que Rousseau veut parler, quand il parle de ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles y et les chrétiens, que feront-ils? Ils maintiendront la société dont ils sont membres; ils respecteront les lois, les magistrats, les ministres, c'est-à-dire qu'ils ne changeront rien au train du monde, tout en tâchant de Taméliorer. Seulement, et c'est un dernier et innocent hommage que Roussea u rend aux maximes de son discours, ils mépriseront l'ordre social qu'ils conserveront, et ils lui reprocheront d'avoir besoin de trop de vertus pour se soutenir.

Nous voyons déjà les paradoxes du discours s'effacer devant le bon sens modeste et simple des notes. Dans ses Dialogues^ ouvrage singulier où Rousseau s'attache à justifier ses écrits et qui témoigne de cette préoccupation maladive du moi qui était la folie de Rousseau , dans ses Dialogues, Rousseau revient encore sur son discours de l'inégalité des conditions humaines, et c'est là surtout que nous allons trouver sa véritable pensée. Bizarre procédé de l'auteur, dans ses ouvrages, de mettre l'erreur au frontispice et de cacher la vérité dans les coins 1 « Dans ses premiers écrits ^ Rousseau s'attache à

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