‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 80 sur 251 · Lettre il M. Lesage, t. III; 6dit. Furne, p · texte numérisé non relu

Lettre il M. Lesage, t. III; 6dit. Furne, p

p3ut goûter et peut comprendre. J'ai souvent entendu des poètes, des peintres, des musiciens qui disaient qu'ils travaillaient pour le peuple : vaine prétention, et qui se sent des manies politiques de notre temps ! Les arts ne travaillent pas pour le peuple, mais pour le public, qui n'est qu'une petite portion du peuple; et encore que de publics divers! Or le meilleur public est le public d'en haut, celui qui a le temps d'avoir du goût. A Athènes, les arts travaillaient pour le peuple, parce que, grâce à l'aide des esclaves, le peuple athénien avait le temps d'avoir du goût. Soumettre les arts au peuple, c'est les soumettre à la sensation. Rousseau a bien raison, et il a raison avec esprit et avec bonne humeur, ce que j'aime à remarquer chez lui, parce que ce n'est pas toujours son habitude. Le paysan préfère son enseigne à bière à la Transfiguration; cette préférence fait-elle autorité? non assurément. Il y a des gens, et même des gens d'esprit, qui disent résolûment qu'ils n'aiment pas la Vénus de Milo, ou YAthalie de Racine, ou le Polyeucte de Corneille, et qui croient juger Racine ou Corneille. Eh non ! ils se font juger euxmêmes, et voilà tout. — Mais je suis du public.

— Oui, mais du mauvais ! — Mais je suis du peuple.

— Oui,maisle'sutïrage universel n'a rien à faire ici, et Rousseau, grand adorateur du peuple, quoiqu'il ait bien soin, dans le Contrat social^ de dire que le peuple est incapable d'exercer la souveraineté et qu'il ne peut que la déléguer^, Rousseau, quand il s'agît des beaux- arts, revendique nettement les droits de l'élite et bafoue les gens de la foule qui

Page 1