Tome LXXXIX, lettres h d'AlemiJort, p. 192. Édition de
Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, qui pense être quelque chose ^ mais à Jean- Jacques Rousseau, qui pense être cynique, et qui n'est qu'inconséquent et ridicule. Je veux qu'il vous ait écrit une lettre impertinente; je veux que, vous et vos amis, vous ayez à vous en plaindre : malgré tout cela, je n'approuve pas que vous vous déclariez publiquement contre lui comme vous faites, et je n'aurai sur cela qu'à vous répéter vos propres paroles : Que deviendra le petit troupeau^ s'il est désuni et dispersé? Nous ne voyons point que ni Platon, ni Aristote, ni Sophocle, ni Euripide aient écrit contre Diogène, quoique Diogène leur ait dit à tous des injures. Jean-Jacques est un malade de beaucoup d'esprit et qui na desprit que quand il a la fièvre. Il ne faut ni le guérir ni t outrager. » Cette lettre sage et noble apaisa-t-elle Voltaire? Pas le moins du monde. Il voulait bien gronder les philosophes de Paris qui se disputaient, mais il voulait qu'on le laissât injurier Rousseau tout à son aise^. « A l'égard de Jean -Jacques, répondit -il à
1. Cette irascibilité égoïste de Voltaire me rappelle une belle et judicieuse lettre du médecin Tronchin à Rousseau. Rousseau, en 1756, l'avait chargé de remettre à Voltaire sa Lettre sur la Providence, Tronchin dit à Rousseau qu'il a fait sa commission, et, lui parlant de Voltaire^ qu'il appelle « notre ami, » il le juge avec une sagacité morale qui témoigne que Tronchin était vraiment un grand médecin. « Son état moral a été, dès sa plus tendre enfance, si peu naturel et si altéré, que son être actuel fait un tout artificiel qui ne ressemble à rien. De tous les hommes qui coexistent avec lui, celui qu'il connaît le moins, c'est luimême. L'excès de ses prétentions l'a conduit insensiblement à cet excès d'injustice que les lois ne condamnent pas, mais que la raison désapprouve.,,., A soixante ans, on ne guérit guère des
JEAN-JACOUES 1\0USSEAU.
d'Alembert, s'il n'était qu'un inconséquent, un petit bout d'homme pétri de vanité, il n'y aurait pas grand mal; mais qu'il ait ajouté à l'emportement de sa lettre l'infamie de cabaler du fond de son village avec des prédicants sociniens pour m'empécher rf'6fi;o/r un théâtre ci Tournai]^ ou du moins pow empêcher ses concitoyens^ quil ne connaît pas, de jouer avec moi; qu'il ait voulu, par cette indigne manœuvre, se préparer un retour triomphant dans ses rues basses^ c'est l'action d'un coquin, et je ne lui pardonnerai jamais. J'aurais tâché de me venger de Platon, s'il m'avait joué un pareil tour, à plus forte raison du laquais deDiogène. Je n'aime ni sa personne ni ses ouvrages, et son procédé est haïssable. »
Si j'ai cité ces divers passages de la correspondance de Voltaire avec d'Alembert sur Rousseau , ce n'est pas seulement pour être un rapporteur exact de la querelle commencée par Rousseau, continuée et envenimée par Voltaire. Il y a aussi dans cette correspondance des traits curieux sur l'histoire littéraire du dix-huitième siècle, et un jugement sur Rousseau qui fait honneur à l'esprit et au caractère de d'Alembert. Ce mot de Voltaire en parlant de Rousseau : « Cet archi-fou qui aurait pu être quelque chose, s'il s'était laissé conduire par vous, et qui s'avise de faire bande à part, » est le grand grief du parti phimaux commencés à dix- huit. On l'a gâté; on en gâtera bien d'autres. » (Musset -Pathay, Histoire de Jean-Jacques Rousseau, t. II, p. 322.) Nulle part cette maladie de l'àme que produit la vanité et qui iinit par substituer un être artificiel à un homme n'a été mieux observée.
losophique contre Rousseau; il n'a pas voulu se laisser conduire et il a fait bande à part. Ç'aurait été un bon soldat, mais il a mieux aimé être général, pouvant l'être. Il n'a pas voulu prendre le mot d'ordre; il a préféré donner le sien. Quant au jugement de d'Alembert sur Rousseau, il est d'une sagacité singulière. 11 n'aime pas Rousseau, mais sa répugnance ne Tempêche pas de reconnaître le génie de Rousseau et d'en comprendre la nature fébrile et maladive. Rousseau est un malade de beaucoup d'esprit, et qui n'a d'esprit que quand il a la fièvre. Il ne faut ni le guérir ni l'outrager. Le mot est admirable de sens et de noblesse.
Pendant que Voltaire, dans sa correspondance, se livrait ainsi à sa colère et à sa haine contre Rousseau, que faisait Rousseau? 11 n'avait aucune des qualités du chef du parti et du pamphlétaire; il ne savait pas revenir sans cesse à la charge pour écraser son ennemi; il n'avait point de confident ou de plénipotentiaire à Paris à qui donner la consigne et le mot d'ordre^ comme le fait Voltaire avec d'Alembert. N'en faisons point cependant un saint ou un martyr. Ce saint, dans sa correspondance, n'épargne pas plus Voltaire que Voltaire ne l'épargnait. Il sait même manier rironie et l'employer d'une façon piquante contre le grand moqueur. Voyez ce dialogue de Voltaire avec un ouvrier du comté de Neutchâtel que Rousseau envoie à madame de Bouftlers. Madame de Boufilers était une des dévotes de Rousseau, une des meilleures, la plus judicieuse et la plus éclairée, fort accréditée dans le grand monde parisien, et qui régnait dans la petite cour du prince de Conti. Ce
dialogue, qui est une véritable scène de comédie, cL la plus piquante qu'ait faite Rousseau, Rousseau Ta, dit-il, rédigé de mémoire d'après une conversation de M. le pasteur Montmollin. « Le tout peut n'être pas absolument exact; mais les traits principaux sont fidèles, car ils ont frappé M, de Montmollin, il les a retenus, et vous croyez bien que je ne les ai pas oubliés. » La scène se passe pendant le séjour de Rousseau à Motiers-Travers. « Voltaire à l'ouvrier : Est-il vrai que vous êtes du comté de Neufchâtel ? — L'ouvrier : Oui, monsieur. — Êtes-vous de Neufchâtel même? — Non, monsieur; je suis du village de Butte, dans la vallée de Travers. — Butte I cela est-il loin de Motiers? — A une petite lieue. — Vous avez dans votre pays un personnage de celui-ci qui a bien fait des siennes. — Qui donc, monsieur? — Un certain Jean-Jacques Rousseau. Le connaissez-vous? — Oui, monsieur; je l'ai vu un jour, à Butte, dans le carrosse de M. de Montmollin, qui se promenait avec lui. — Comment! ce pied plat va en carrosse? Le voilà donc bien fier? — Oh! monsieur, il se promène aussi à pied; il court comme un chat maigre et grimpe sur toutes nos montagnes. — Il pourrait bien grimper quelque jour sur une échelle. Il eût été pendu à Paris, s'il ne se fût sauvé, et il le sera ici, s'il y vient. — Pendu, monsieur! Il a l'air d'un si bon homme! Eh ! mon Dieu ! qu'a-t-il donc fait? — Il a fait des livres abominables : c'est un impie, un athée. — Vous me surprenez. Il va tous les dimanches k l'église. — Ah I l'hypocrite î Et que dit-on de lui dans le pays? ïa-t-il quelqu'un qui veuille le voir? — Tout le monde, monsieur; tout le monde l'aime.
Il est recherché par tous, et on dit que milord ^ lui fait aussi bien des caresses. — C'est que milord ne le connaît pas, ni vous non plus. Attendez seulement deux ou trois mois, et vous connaîtrez l'homme. Les gens de Montmorency, où il demeurait, ont fait des feux de joie quand il s'est sauvé pour n'être pas pendu. C'est un homme sans foi, sans honneur, sans religion. — Sans religion, monsieur ! mais on dit que vous n'en avez pas beaucoup vous-même. — Qui, moi ? grand Dieu ! et qui est-ce qui dit cela ? — Tout le monde, monsieur. — Ah ! quelle horrible calomnie! moi qui ai étudié chez les jésuites, moi qui ai parlé de Dieu mieux que tous les théologiens 1 — Mais, monsieur, on dit que vous avez fait bien des mauvais livres. — On ment. Qu'on m'en montre un seul qui porte mon nom, comme ceux de ce croquant portent le sien M » La conversation est piquante, et l'ouvrier m'a l'air d'un paysan malicieux qui sait comment il faut s'y prendre pour faire rire le beau monde de Paris aux dépens de M. de Voltaire ; mais ces malices ne sont rien auprès des grossières attaques que Voltaire se permettait contre Rousseau.
Il écrivait contre lui en prose et en vers; il faisait en 1764 un odieux libelle intitulé : Sentiments' des citoyens de Genève sur Jean-Jacques Rousseau, et il laissait attribuer ce libelle à M. Vernes, pasteur protestant; enfin il faisait en 1768 la Guerre de Genève^
1. George Keith, connu sous le nom de milord Maréchal, et alors gouveraeiir de Neufchàtel pour le roi de Prusse.
2. Correspondance de Rousseau, à Madame la comtesse de Boufflers, 30 octobre 1768,
mauvais poëme où Rousseau joue un rôle affreux. Je laisse de côté les injures grossières qui abondent dans ce dernier ouvrage, où Voltaire semble avoir perdu son talent en punition de sa méchanceté, et j*y cherche à grand'peine quelques vers qui se sentent de son ancien et charmant esprit. Je prends les vers qui racontent l'incendie du théâtre de Genève, que Voltaire ne manque pas d'imputer, par fiction poétique, dit-il en note, à Rousseau et diuxprédicants de Genève, qui s'irritent de voir qu'on joue la comédie à Genève. La vieille colère du poëte dramatique contre l'ennemi des spectacles inspire encore ici Voltaire. Rousseau harangue un prédicant de ses amis et l'excite à brûler le théâtre :
Des Genevois on adoucit les mœurs.
On les polit, ils deviendront meilleurs; On s'aimera : souffrirons-nous qu'on s'aime? Allons brûler le théâtre à l'instant.
Qu'il soit détruit jusqu'en son fondement !
Ayons tous deux la vertu d'Érostrate; Prenons ce soir en secret un brandon.
En vain les sots diront que c'est un crime; Dans ce bas monde il n'est ni bien ni mal. Aux vrais savants tout doit sembler égal. Bâtir est beau, mais détruire est sublime !
SA VIE Eï SES OUVRAGES.
ni
J'ai voulu mettre à part tout ce qui dans Rousseau et dans Voltaire concerne leurs tristes querelles, afin de n'avoir plus à m'en occuper. Je reviens maintenant à la vie et aux ouvrages de Rousseau après son retour de Genève, et je dois raconter son établissement h FHermitage.
L'établissement de Rousseau à FHermitage en 1756 est un des plus curieux chapitres de l'histoire littéraire du dix-huitième siècle. Tout s'y mêle, Tengouement d'une femme bonne, aimable et frivole, qui veut avoir son philosophe près d'elle, comme une curiosité et comme une ressource de conversation dans la solitude ; les amis impérieux, qui veulent régler la vie d'autrui sur la leur et qui croient impossible tout ce qu'ils ne font pas; le contraste inévitable et plein d'embarras de la famille de Thérèse, dont Rousseau avait fait la sienne, avec les amis et la société que lui taisait son génie; la finesse et la cupidité des petites gens en face de l'étourderie vaniteuse et prodigue des belles dames et de la sentimentalité déclamatoire des philosophes, tout cela animé et mis en fermentation, si je l'ose dire, par le caractère à la fois affectueux et soupçonneux de Rousseau, qui se donne et se retire tour à tour, si bien qu'à n'y pas regarder de près, on est tenté de prendre pour des inégalités d'humeur ce qui n'est
que le contre-coup de toutes les disparates de goût, d'idées, d'habifudes, de conditions, de manières de vivre et de penser amoncelées autour de Rousseau, et dont il est le centre agité et flottant.
Rousseau raconte lui-même comment madatae d'Épinay lui offrit l'Hermitage, et ce récit, quoique fait par Rousseau après sa rupture avec madame d'Épinay, lui est cependant plus favorable que celui de madame d'Épinay elle-même dans ses Mémoires, Il a quelque chose de romanesque et de théâtral, qui montre aussi peut-être la manière dont les souvenirs revenaient à Rousseau quand il composait ses Confessions, L'imagination aidait la mémoire. Il raconte donc qu'étant un jour au château de la Chevrette, il poussa sa promenade avec madame d'Épinay jusqu'au réservoir des eaux du parc, qui touchait la forêt de Montmorency. Il y avait là un potager avec une loge fort délabrée, qu'on appelait l'Hermitage. Ce lieu, solitaire et très-agréable, enchanta Rousseau, et il se mit à dire : « Ah! madame, quelle habitation délicieuse I Voilà un asile tout fait pour moi. )) C'était avant le voyage de Rousseau à Genève. Madame d'Épinay ne dit rien; mais, après le retour de Rousseau, comme il était à la Chevrette, madame d'Épinay poussa de nouveau la promenade jusqu'à l'Hermitage : la loge était devenue une jolie maison, et madame d'Épinay dit à Rousseau tout surpris de ce changement: « Mon ours, voilà votre asile! C'est vous qui l'avez choisi, et c'est l'amitié qui vous l'offre. » Je ne crois pas, dit Rousseau, avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému. Je mouillai de mes pleurs la main bienfaisante de
mon amie^ » Le récit de madame d'Épinay est plus simple; elle y est aussi bonne et aussi empressée, mais elle n'a pas cet air de fée qui construit une maison d'un coup de baguette. Rousseau était tenté de retourner à Genève, où on lui offrait une place de bibliothécaire avec 1 .,200 francs d'appointements ; mais il hésitait à quitter la France, « quoiqu'il voulût, disait-il, quitter Paris.» Madame d'Épinay alors, dans une lettre, lui offre l'Hermitage. De plus, se rappelant lui avoir entendu dire que, s'il avait iOO pistoles de rentes, il ne choisirait pas d'autre habitation, elle lui offre d'ajouter à la vente de son dernier ouvrage ce qui lui manquait pour compléter son revenu. Que fait Rousseau? Il se fâche, et il écrit à madame d'Épinay que « sa proposition lui a glacé l'âme. )) .... (( Que vous entendez mal vos intérêts,
lui dit-il, de vouloir faire un valet d'un ami! Je
ne suis point en peine de vivre ni de mourir... Je ne refuse pas, au reste, d'écouter ce que vous avez à me dire, pourvu que vous vous souveniez que je ne suis pas à vendre, et que mes sentiments, au-dessus maintenant de tout le prix qu'on y peut mettre, se trouveraient bientôt au-dessous de celui qu'on y aurait mis^. »
Il est impossible d'écrire une letre plus blessante et qui sente plus, disons-le, la sotte et ombrageuse vanité des petites gens. Le souvenez -vous que je ne suis pas à vendre est d'un portier déclamateur, La réponse de madame d'Épinay au contraire est char-
î. Confessions, livre VIIL